Archives de Tag: Notes dans le Cahier Rouge

Journal de Paris (15.3.16)

\\\\\\\
Le capitalisme est une énième version de la tendance qui consiste à évacuer la question du sens de la vie pour en proposer une réponse unique et simple : « Consomme ». À un certain niveau d’abstraction, cette réponse n’est pas bien différente de celle-ci : « Crois » (pense à « Credo quia absurdum »). Mais d’un autre point de vue, elle s’en sépare totalement dans la mesure où elle ne dit rien d’autre que ce qu’elle dit, elle ne propose pas un autre monde, meilleur. Le capitalisme annule tout espoir, ne laisse rien qu’une terre brûlée par la consommation de toutes choses.

(NdlCR, 53)

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Journal de Paris (12.3.16)

Depuis quelques jours, je lis des « polars » : Raymond Chandler, Dashiell Hammett. J’ai lu Le grand sommeil dans la traduction de Boris Vian, qui a sans doute bien des lacunes, mais qui est cohérente et efficace pour ce genre de littérature. Et puis, j’ai commencé Le faucon maltais, où je lis dès le premier paragraphe cette phrase : « Il présentait l’image plaisante d’un satan aux cheveux clairs. » Pour diverses raisons, cette phrase retient mon attention (je crois que c’est l’incarnation de Satan en Sam Spade qui m’attire), mais elle me semble aussi bizarre. Qui diable écrirait « il présentait l’image » ? Je cherche la version originale et je lis ceci : « He looked rather pleasantly like a blond Satan. » — ce qui, il faut bien l’admettre, n’a pas grand-chose à voir. Superficiellement oui, en effet, c’est la même chose, à peu près la même idée, mais on ne retrouve pas en français la sécheresse et la simplicité de l’expression américaine : qu’un blond devienne « aux cheveux clairs » passe encore (même si on peut se demander pourquoi), mais que « look » se travestisse en « présenter l’image », c’est tout simplement impossible. J’ai l’impression que les traducteurs ont traduit le texte comme si c’était celui d’un chef-d’œuvre, et donc en s’inclinant avec une certaine forme de religiosité devant les phrases et ont cherché par tous les moyens des expressions énormes là où c’était la simplicité qui devait s’imposer. Comme écrire, par exemple, « C’était un Satan blond plutôt agréable à regarder. »

\\\\\\\
Le néant est toujours à venir. Il faut que le néant advienne. Il faut que je devienne le néant.

Mais si je dis, comme il me semble que je suis enclin à le faire, que la vie est une puissance de néant, cela a-t-il encore un sens ? Un sens de donner une valeur positive au néant, qui n’est pas annulation, annihilation, mais positivité, affirmation, invention. L’idée que le désir de vie pourrait être un désir de néant, un désir de néant à venir, de ce qui n’est ni n’existe encore, n’est-elle pas à la frontière du sens et du non-sens ? — Comment pourrais-tu y voir clair en ce qui concerne le sens de la vie sinon en parcourant la frontière étique qui sépare le sens du non-sens ?

(NdlCR, 51-52)

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Journal de Paris (11.3.16)

Lumière crue et dure, pas de clair obscur, mais chair à nu qui brûle. Je me sens comme Sam Spade dans un avion pour nulle part.

\\\\\\\
Qu’il ne puisse pas y avoir de modèle de ma vie, cela signifie que ma vie doit être quelque chose de plus — quelque chose de plus que tout — quelque chose d’autre que tout ce qui précède. L’autre, en ce sens, ce n’est pas un autre moi, c’est un autre nouveau, c’est l’inexistant.

La fiction, je pourrais ainsi la concevoir comme l’invention de l’inexistant.

Ainsi, s’il fallait, pour des raisons grammaticales, achevez la phrase, tu pourrais dire : « Comment on devient ce que l’on n’est pas. »

(NdlCR, 48-50)

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Journal de Paris (9.3.16)

\\\\\\\
Le sens de la vie peut assurément être l’objet d’une connaissance, mais cette connaissance ne résout pas le problème du sens de la vie puisque la vie, il ne suffit pas d’en parler, il faut encore la vivre.

5La connaissance du sens de la vie n’est pas une condition suffisante à la résolution du problème du sens de la vie.

Ma vie n’a pas cette forme-là : je ne tends pas vers un moi qui me transcende — parce qu’il est le meilleur de moi-même ou parce qu’il est meilleur que moi-même.

Personne ne peut être un modèle pour moi-même.

C’est-à-dire : moi-même, je ne puis être un modèle pour moi-même.

(NdlCR, 43-47)

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Journal de Paris (7.3.16)

\\\\\\\
Et si je disais : la singularité, c’est l’invention de cette vie qui est la mienne ?

Que cette vie soit la mienne ne signifie pas que je doive l’accepter comme elle est, mais que je peux en décider comme je l’entends — sans aucune contrainte, i.e. je ne me contrains même pas moi-même.

Les injonctions (« accepte-toi comme tu es », « vis ta vie », « sculpte ta propre statue », « fais de ta vie une œuvre d’art », etc.) ne sont que des apparences de libération et, en fait, des impératifs contraignants. Personne ne peut te dire ce que tu dois faire parce que personne ne vit pas vie.

Mais alors, tout ce que tu dis ou prétends dire du sens de la vie est nul, vide !

(NdlCR, 39-42)

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Journal de Paris (6.3.16)

\\\\\\\
Quand tu parles comme tu le fais de la vie, tu ne dois pas oublier que tout ce qui existe — ou plutôt : tout ce qui arrive, t’arrive — pourrait être autrement. En ce sens, il faut parvenir à penser une vie, un sens de la vie, qui ignore la nécessité, qui soit impérieuse et contingente. L’idée que quelque chose s’impose sans jamais acquérir le statut de la nécessité — il n’y a pas de destin — est décisive pour penser une vie qu’il soit possible d’inventer, qui soit le fruit d’une fiction sans pour autant être une chimère.

Fictif ne veut pas dire irréel.

La fiction ne s’oppose pas à la réalité, comme si cette dernière était une manière d’afiction. Il faut repenser la fiction comme une puissance d’invention — et pas une invention en puissance, en attente de réalité — qui n’a pas à être définie par opposition à la réalité, comme ce qui n’est pas réel.

Quand j’invente quelque chose, ce n’est pas par opposition à la réalité. Ce que j’invente, c’est quelque chose de plus, qui n’existait pas et ne peut donc pas être rapporté à une quelconque réalité préexistante.

(NdlCR, 35-38)

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Journal de Paris (5.3.16)

Je sais que j’ai rêvé cette nuit. Je le sais parce que je me souviens m’être dit durant la nuit qu’il faudrait que je me souvienne de mon rêve au réveil pour le pouvoir consigner dans mon journal. Ce que je sais aussi, c’est que je ne me souviens plus du rêve, mais uniquement du souhait de m’en souvenir que j’avais formulé quasi en dormant. Ou bien était-ce là le rêve vraiment ? J’ai rêvé que je voulais me souvenir d’un rêve dont je ne me souviendrais pas au réveil.

\\\\\\\
J’ai dit plus haut que vivre était un souhait, mais il faut plutôt parler de désir, il y a quelque chose comme un élan, un appel, une pulsion. Toutefois, ce vocabulaire ne me satisfait pas. Spinoza parle de puissance d’agir, de conatus, mais s’il y a dans ce mot l’idée d’un effort, cela ne me va pas. Vivre n’est pas un effort ; — celui qui fait un effort pour vivre est déjà mort. La vie peut impliquer un effort, mais elle ne le présuppose pas.

La vie n’est pas non plus une obligation.

(NdlCR, 33-34)

Poster un commentaire

Classé dans Littérature