Archives de Tag: ontologie

Journal de Paris (29.2.16)

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« Wie man wird » — sans objet, sans moi non plus, la vie qui devient.

Devenir est le verbe de la vie. — Vraiment ? Un peu comme si l’on disait qu’être est le verbe de la mort. Et que l’ontologie est une nécrologie.

Cela aurait-il un sens de déclarer, par exemple, que la littérature est la métaphysique de la vie, qu’elle ne cherche pas toutefois à en découvrir le sens ultime — parce qu’il n’existe pas —, mais à lui inventer toujours plus de significations, dans l’espoir qu’un jour peut-être, nous parvenions à vivre mieux ? Et c’est d’ailleurs ce qu’en effet, il faudrait exiger puisqu’une métaphysique sans espoir est vide. — Vivre mieux n’est pas un impératif collectif (comme le bonheur), mais un souhait individuel.

(NdlCR, 21-23)

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Versions, § 144. Prolégomènes à la paresse ontologique.

Les livres imaginaires se distinguent des personnes imaginaires en ceci qu’on les pourrait faire passer à l’existence simplement en les écrivant. C’est d’ailleurs à partir de cette propriété qu’on doit conclure qu’il s’agit des seules choses vraiment imaginaires ; au contraire des personnes qui, dans la mesure où elles ne peuvent pas exister, ne sont jamais que de simples chimères. Il ne manque pas grand-chose à un livre imaginaire pour qu’il existe, tout simplement. Et tandis qu’une personne imaginaire ne sera jamais qu’une simple fiction, le livre étant lui-même de pure fiction, il pourrait tout à fait exister comme une chose réelle.

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Versions, § 138. Histoire avec l’être.

Avec le temps, j’ai acquis la conviction qu’un mauvais engagement ontologique n’a pas seulement des conséquences théoriques désastreuses (ce qui après tout, admettons-le, n’est pas si grave que cela), mais qu’il conduit surtout à la destruction de celui qui entretient ces croyances erronées à propos de l’être. C’est pour cette raison, ajouterai-je, que les sectes philosophiques grecques ont toutes disparu les unes après les autres, et non parce qu’elles finirent pas passer de mode. Est-ce aussi à cause de cela qu’un matin, Gottlob Deulofeu se volatilisa ?

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Versions, § 92. Être comme l’air.

Dans mon carnet, à la date du 13 avril 2014, j’ai écrit ceci : « “Être comme l’air.” — L’attention à l’atmosphère, à l’ambiance, au climat, suit logiquement dès lors qu’on ne croit plus en la substance. Nous ne craignons plus, en effet, les choses intangibles, celles qui semblent nous glisser entre les doigts, et manquer de consistance. Au contraire, nous comprenons que cet état des choses est partout autour de nous : subtil, léger, imperceptible, impermanent, intangible, délicat. Autant de raisons de n’en pas faire l’ontologie, mais d’y vivre. » — En me relisant, il me semble important de noter encore ce qui suit : il ne faut pas confondre cette nouvelle apesanteur ontologique avec quelque forme simpliste d’optimisme pour laquelle, il est vrai, elle pourrait facilement passer auprès de celui qui la traiterait elle-même avec trop de légèreté.

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Versions, § 3. Ontologie de l’étrange.

S’il est impossible de vivre quelque chose d’étrange — quand quelque chose d’étrange se produit, en effet, nous commençons toujours par essayer de le contrer, ne serait-ce qu’en disant simplement que c’est étrange —, c’est peut-être parce que nous ne pouvons soutenir les choses qui flottent, et qui donc ne sont pas des choses, mais des impressions que nous résumons d’une phrase, comme un trait suffit quelquefois à dessiner la suggestion d’un visage.

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Inventions, 2. Ces choses, peut-être.

Ce matin-là, j’avais préféré rester couché quelques minutes de plus, ou quelques heures de plus, je ne sais plus (je pense qu’il s’agissait de quelques heures, mais ce n’est pas l’important dans cette histoire), parce qu’il me semblait que j’étais mieux ici, dans mon lit, plutôt qu’ailleurs. Il faut dire que j’avais lu, aussi, dans la presse du jour, qu’un Français sur cinq avait peur dans son quartier, et bien que, c’est ce que je me disais, même si les paroles d’un homme qu’on ne peut pas dire tout à fait éveillé n’ont peut-être pas autant de valeur que les statistiques officielles, cela faisait tout de même quatre Français sur cinq qui n’avaient pas peur dans leur quartier, il était tout à fait possible que je fisse moi-même partie de cette vingtaine de pour cent de Français qui ont peur dans leur quartier (on ne peut jamais être certain). Peut-être, en effet, mon quartier allait-il m’effrayer si je décidais d’aller m’y promener plutôt que de rester couché, aussi je décidai de ne courir aucun risque, et demeurai allongé.

Si je me sentais mieux ici, dans mon lit, qu’ailleurs, dans mon quartier, c’était aussi que je voulais relire ce poème que je trouvais étrange, ce poème qui se trouve dans le premier recueil publié par Borges dans les années 1920, Ferveur de Buenos Aires. Ce poème, je le trouvais étrange pour plusieurs raisons. Tout d’abord (je reconstruis un ordre qui n’est pas l’ordre de l’étrangeté à moi du poème puisque je l’ai d’abord lu avant d’en savoir quoi que ce soit, mais il me semble que l’ordre logique que je reconstruis a une valeur supérieur à l’ordre chronologique de l’apparition de l’étrangeté à moi du poème), ce poème, Borges l’avait ajouté à son recueil de jeunesse tardivement et, comme le faisait remarquer la notule qui lui servait de notice, il n’était pas de la manière du jeune Borges, mais d’un Borges plus vieux. Ce que la notule ne notait pas toutefois, c’était pourquoi Borges avait introduit ce poème tardivement dans un recueil qui n’avait pas vraiment le même ton, pourquoi donc il avait choisi de laisser coexister deux tons différents. Je n’avais pas la réponse, mais j’avais au moins une question. Il y avait quelque chose d’autre dans ce poème, quelque chose qui ne pouvait pas se réduire à la seule différence de ton. Ou plutôt, la différence de ton entre ce poème et les autres poèmes qui le précédaient dans le recueil le mettait en valeur lui, si court et insaisissable malgré sa simplicité apparente. Il y avait peut-être une complexité que la simplicité apparente masquait (c’était du moins une hypothèse que l’on pouvait émettre à la lecture de la notice du poème), mais en fait, ce n’était pas vraiment une histoire de masque, une histoire de choses qui en cachent d’autres pour mieux les montrer. Non, le poème était simple, parfaitement simple, et pourtant cette simplicité ne l’empêchait pas d’être étrange, et même d’une étrangeté abyssale, si j’ose m’exprimer ainsi, au contraire, c’était sa simplicité même qui le rendait étrange comme les abysses parce que tout en se déroulant selon une manière d’énumération, les douze vers qui précédaient le treizième et dernier vers ne laissaient pas supposer l’apparition ou l’intervention du dernier vers, même si (simultanément, c’est l’adverbe que j’ai envie d’employer), simultanément, ces douze premiers vers n’interdisaient pas l’apparition ou l’intervention du treizième et dernier vers, au contraire, même, peut-être.

Je lus ainsi ce poème dix fois, ou plus, en français dans le texte, et puis, quoique je ne parle pas l’espagnol du Río de la Plata, j’ai eu envie de le lire dans cette langue, qui n’est peut-être pas tant sa langue originale que la langue dans laquelle il a été écrit, pour en percevoir les sons que j’imaginais être les inscriptions de l’ambiance, de l’atmosphère, du climat, comme on pourrait dire, dans lequel ce poème étrange devait baigner. Je lus ainsi ce poème, une fois de plus :

EL SUR

Desde uno de tus patios haber mirado
las antiguas estrellas,
desde el banco de
la sombra haber mirado
esas luces dispersas
que mi ignorancia no ha aprendido a nombrar
ni a ordenar en contelaciones,
haber sentido el circulo del agua
en el secreto aljibe,
el olor del jazmin y la madreselva,
el silencio del pájaro dormido,
el arco del zanguán, la hemedad
– esas cosas, acaso, son el poema.[1]

Et, en effet, ce treizième et dernier vers qui était la cause que je trouvais ce poème si singulièrement étrange, la traduction française, parce qu’elle ne pouvait sans doute qu’en ignorer l’allitération, ce jeu parfait de redondance sur une certaine sonorité bien précise et une autre qu’elle transporte avec elle — « sas » « o » « sas » « o », c’est ce que chantait le poème, et cette langue qu’on la parlât ou non, elle était là, dans ces sons, qui se faisait entendre — en traduisant, pour en sauver le sens, le vers comme ceci : « — ces choses, peut-être, sont le poème » (Jorge Luis Borges, OC, I, 11), empêchait une partie de son sens d’être perçu. Dans la langue où il avait été écrit, ce vers faisait voir et entendre plus clairement, plus précisément, son étrangeté, par cette insistance sur le son qui mettait l’accent sur ceci : mais tout ceci, ce ne sont pas des choses. Et aussi ceci : mais comment des choses pourraient-elle être un poème ?

 Je l’ai déjà dit, je crois, je n’avais pas la réponse. Je me contentais de ces questions parce qu’elles formaient mon intelligence du poème, parce qu’elles en maintenaient l’étrangeté, elles focalisaient mon attention sur ce qui me semblait être au cœur du poème, une étrange ontologie, à moins qu’il ne se fût agi d’une ontologie de l’étrange. Dans cette ontologie, le passé était fait d’impressions qui, énumérées, donnaient lieu, pas en les faisant revivre, à un climat, une atmosphère. Cette énumération devenait enfin des choses qui ne formaient pas le poème, qui n’en étaient pas non plus le contenu, mais qui étaient littéralement le poème. L’énumération ne faisait pas ainsi renaître le passé, non, cette énumération était le poème. Littéralement, c’était vrai, mais ce que l’assonance (« esas cosas, acaso »), fondée sur une quasi anagramme (« cosas » « acaso »), mettait encore mieux en évidence que sa francisation en « peut-être », qui ne faisait plus rien voir ni entendre du tout, c’était le hasard, c’est-à-dire, somme toute, la possibilité que ce ne soit pas le cas.

Dans ce vers, qui n’était pas le résumé du poème, mais son point d’interrogation, il me semblait que la langue de Borges laissait passer une autre langue, une langue plus ancienne encore, une langue antique (« antiques », c’était bien le mot que Borges avait employé pour parler des étoiles) comme le latin, et que son « acaso » faisait entendre un autre mot, « casus », qui voulait dire tant de choses (c’est ce que j’aurais pu constater en ouvrant un vieux dictionnaire comme ma mère en avait possédé un, mais que je ne conservais pas avec moi), mais aussi ce qui a lieu et le hasard. À la fin, ainsi, je ne savais pas ce qu’il fallait penser, ce qu’était le poème, puisque s’il avait été tout ce qui précédait ce treizième vers, il pouvait aussi être autre chose, au moins parce qu’il était aussi ce treizième vers.

Je ne savais pas ce qu’il fallait penser. Plus je pensais à ce poème et plus son étrangeté grandissait ; il me semblait impossible à expliquer, tout comme il me semblait impossible d’expliquer la disparition d’un vers dans sa traduction française. Je fermai les yeux. J’allai m’endormir à nouveau, en pensant à ces choses et au hasard, aux odeurs qui ont disparu depuis longtemps et que nous parvenons à écrire, aux étoiles dans le ciel, que nous aimons sans doute d’autant plus que nous ne sommes pas savant, à l’eau dans les puits, à d’autres choses que j’étais en train d’oublier déjà, tout comme aux vers qui disparaissent en passant d’une langue à une autre. Le sommeil et la disparition, peut-être, était-il là, à la fin, pour moi, le sens du poème.


[1] Jorge Luis Borges, « El Sur », Fervor de Buenos Aires, Obras Completas, I, 1923-1972, p. 19, Buenos Aires, Emecé Editores, 1974.

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