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Et moi, je suis Borges

§ 1.

C’était une soirée de printemps, à Paris. On n’aurait pas dit spontanément, à en juger par le temps, que c’était le printemps, mais il fallait le croire, le calendrier ne nous trompant pas en ces matières. C’était surtout le printemps parce que les soirées se faisaient plus longues, et qu’elles donnaient l’envie de s’attarder après le dîner à parler, entre amis, toutes fenêtres ouvertes. C’est ce que nous faisions ce soir-là. J’offris un verre à Samuel, et nous en vînmes à parler de Borges, comme souvent, et de cette idée selon laquelle (je ne suis pas certain que ce sont là les mots que Samuel a employés, mais ce sont les miens, il me pardonnera cet écart de langage pour m’approprier ses idées), chez Borges, selon lui, la langue écrite serait transparente, qu’elle ne serait qu’une langue parlée par écrit. Je ne sais pas si c’est l’alcool, mais je ne parvins pas à l’admettre. Il me semblait étrange, en effet, d’écrire pour écrire une langue parlée, surprenante l’idée qu’un écrivain puisse croire, non sans une certaine naïveté, qu’il est possible, sinon d’imiter, du moins d’invoquer dans chacune de ses phrases la langue parlée, comme si elle pouvait passer sans artifice dans l’écrit, et franchement détestable que ce puisse être le cas. Ce n’est pas ce que je dis à Samuel, je crois, mais je lui fis part de mon mécontentement face à cette idée. J’aime Borges, mais pas cette version-là de Borges. C’est un conteur, certes, mais il ne parle pas ; il écrit. Nous ne nous sommes pas quitté fâchés – on ne se fâche pas, entre amis, à cause d’un désaccord littéraire – ou alors, c’est qu’on n’est pas vraiment amis, simplement des littérateurs qui s’affrontent. Mais nous ne nous sommes pas quittés d’accord. C’est tant mieux.

§ 2.

Je laissai ces considérations là, à l’état brut d’une conversation inachevée, et qui n’appelait pas forcément d’achèvement. Deux semaines plus tard, je fis toutefois une expérience de nature à faire vaciller mes convictions. Un matin, cependant que je me levai pour vaquer à mes occupations quotidiennes, au moment de dire « Au revoir » à mon épouse, alors que j’ouvrais la bouche, aucun mot ne sortit. Je la regardai interloqué et un peu amusé de ce couac inopportun. Je me repris et voulus dire la phrase, mais rien. Pas un son. Je devais avoir une extinction de voix, le temps n’étant pas au beau fixe à cette époque de l’année, comme on a déjà pu le lire. Je décidai donc de faire comme si tout allait pour le mieux, gageant que ma voix reviendrait au cours de la journée. Je fis ce que j’avais à faire, et qui ne demandait pas de mots. Quelques heures plus tard, toutefois, au moment de dire à la caissière de la superette en bas de l’immeuble que je souhaitais payer par carte, je ne pus articuler la moindre phrase. Pas un son, à nouveau. Je montrai l’objet, indiquai d’un geste du doigt, avec un sourire un peu gêné, l’endroit où se trouvait ma gorge pour signifier l’extinction, et je rentrai chez moi. Les quelques pas qui séparent la superette de mon immeuble, la traversée de la cour intérieure, furent pour moi la longue épreuve du vertige. Et si je ne pouvais plus parler, plus jamais ? Dans ces moments-là, quand quelque chose d’inattendu et qui touche à notre personne même nous arrive, nous sommes rarement rationnels. Je ne l’étais pas, en effet. J’envisageais le pire, évidemment. Il n’y avait rien d’autre à faire, que se morfondre face à l’inéluctable : c’était inoui, mais je venais de devenir muet. Une fois rentré à la maison, j’écrivis un texto à mon épouse :

– Je suis muet.

– Quoi ?, répondit-elle.

– Je n’arrive plus à parler.

– Tu as sans doute une extinction de voix. Avec ce temps…

– Non, c’est grave, dis-je.

– On verra ce soir, je rentre tôt.

Je passai l’après-midi à me morfondre dans le silence d’un moine que Dieu viendrait de contraindre malgré lui au mutisme éternel. C’est dire que je souffrais. Mon épouse rentra enfin, qui me trouva prostré sur le canapé en proie aux flammes d’un enfer silencieux. Elle me dit simplement « Bonsoir, ça va ? » en se penchant vers moi pour m’embrasser, ce à quoi je répondis sans y penser : « Je suis muet ». Elle éclata de rire. Je rougis de colère et de honte. Un peu soulagé tout de même.

§ 3.

 Je préférerais avoir rêvé cette journée. On fait ce qu’on peut. Tout le monde n’a pas une vie onirique d’une richesse telle qu’elle lui permette de donner librement dans le fantastique. Je n’ai fait que vivre cette journée. Perdre la voix comme j’aurais pu perdre la tête. On fait ce qu’on peut. Je pensai à la conversation inachevée avec Samuel. Et le soir, je lus Borges.

§ 4.

Jorge Luis Borges écrit. Je crois que personne ne peut douter de cette idée. Ou alors il faut appartenir à cette lignée d’idéalistes qu’il aime à citer, et qu’il cite abondamment, notamment dans sa « Nouvelle réfutation du temps ». Jorge Luis Borges écrit, et ses contes valent mieux — c’est mon sentiment — que tous les traités de métaphysique, quand même les contes et les traités traiteraient finalement des mêmes sujets. Dans sa réfutation du temps, Borges dit notamment que :

« Le langage est si imprégné de temps, il en est si fort inspiré qu’il n’est peut-être, dans ces pages, aucune phrase qui en quelque façon ne l’exige ou ne l’invoque. »

Jorge Luis Borges, « Nouvelle réfutation du temps », Enquêtes, p. 204

Réfuter le temps, ne serait-ce pas dès lors réfuter le langage ? Je ne sais pas si c’est une objection à laquelle Borges a pensé, et qu’il aurait finalement écartée sans même prendre la peine de la mentionner, mais il ajoute au début du premier article qui compose cette « Nouvelle réfutation du temps » la phrase que voici :

« Dans le cours d’une vie consacrée à la littérature et, parfois, à la perplexité métaphysique, j’ai entrevu ou pressenti une réfutation du temps, à laquelle je ne crois pas moi-même, mais qui vient souvent me visiter pendant la nuit ou dans la lassitude du crépuscule, avec la force illusoire d’une vérité première. »

ibid., p. 205

Borges, et c’est cela qui fait que ses contes valent mieux que les traités, Borges ne croit pas forcément à ce qu’il raconte. On pourrait dire que c’est une manière de mensonge, mais c’est le propre de la fiction : nous inventons des histoires, auxquelles nous ne croyons pas, mais qui nous permettent de dire ce que nous ne pourrions pas dire autrement. Une réfutation, c’est comme un conte, c’est une histoire racontée pour parvenir à une conclusion auquel nul traité ne peut nous conduire. Ce ne sont simplement pas des matières dont on peut faire la théorie sans passer à côté de l’essentiel, sans manquer de dire tout simplement ce qu’on voulait dire. Borges résume finalement ce à quoi tendent les traités (idéalistes) de métaphysique :

« And yet, and yet… Nier la succession temporelle, nier le moi, nier l’univers astronomique, ce sont, en apparence, des sujets de désespoir et, en secret, des consolations. Notre destin (à la différence de l’enfer de Swedenborg et de celui de la mythologie tibétaine)  n’est pas effrayant parce qu’il est irréel ; il est effrayant parce qu’il est irréversible, parce qu’il est de fer. Le temps est la substance dont je suis fait. Le temps est un fleuve qui m’entraîne, mais je suis le temps ; c’est un tigre qui me déchire, mais je suis le tigre ; c’est un feu qui me consume, mais je suis le feu. Pour notre malheur, le monde est réel, et moi, pour mon malheur, je suis Borges. »

ibid., p. 225

« Et moi, je suis Borges », je ne peux pas changer de peau, de vie, de langage. Je suis cet auteur, Borges, pas Jorge Luis, la personne qui est l’auteur ou que l’auteur est, non mais : Borges, l’écrivain. Borges, parce que c’est un conteur, nous fait croire qu’il parle du temps, alors qu’il parle du langage. Il ne peut pas croire qu’on puisse réfuter le temps parce que ce serait réfuter le langage. Il n’y a qu’un langage, celui qu’il emploie, et dont il ne peut pas sortir. Or cela, cette élaboration : faire croire en écrivant que c’est quelque chose d’autre qu’on veut dire (et, pourquoi pas ?, faire croire en écrivant qu’on écrit un langage parlé), cette élaboration ne peut se concevoir et s’organiser que dans un langage écrit, qui peut être duplice, et pas dans le langage oral, qui est toujours complice.

« Et moi, je suis Borges », je ne peux pas sortir de mon langage pour voir comment il est comme si je n’y étais pas, « et moi, je suis Borges », je ne peux qu’inventer un langage dans lequel je peux raconter des histoires. Et en fait, cette opposition entre écrit et oral n’a même pas lieu d’être : il n’y a que des histoires (pas des systèmes du monde, pas des théories métaphysiques) ; il n’y a que des histoires qui nous permettent d’échapper pendant un temps — celui qu’il faut pour les écrire ou les lire — au fait que nous soyons seulement nous-mêmes. Pour mon bonheur.

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