Archives de Tag: Paris

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26/10/2016 · 10:04

Un jour comme un autre

Les temps changent. C’est une phrase horrible, je sais, aussi laide qu’un truisme. Mais tant pis, il faut savoir sacrifier la beauté sur l’autel de la vérité, fût-elle plate et ennuyeuse.
Les temps ont toujours changé, d’ailleurs. Autrefois, c’est vrai, il fallait un temps passablement long pour s’en apercevoir, un temps si long qu’au moment où l’on s’apercevait que les temps avaient changé, ils avaient changé depuis si longtemps déjà que d’autres changements étaient en train de se produire dont on ne s’apercevait pas encore. En quelque sorte, on était toujours en retard sur le changement. Et pendant longtemps, c’est ainsi que les temps changèrent. Mais les temps ont tellement changé désormais qu’il semble que ce soit la nature même du changement des temps qui s’en soit trouvée changée. Non seulement, les temps changent, en effet, mais on s’aperçoit qu’ils changent cependant même qu’ils changent et cette observation du changement simultanée au changement change, naturellement, le changement en tant que tel. Les temps changent, pourrait-on résumer de façon paradoxale, mais plus comme avant.
Ceci n’a sans doute rien à voir avec cela, mais il y a peu, un intellectuel — dont, je l’espère, on me pardonnera d’avoir oublié le nom — déclarait que l’appel du 18 juin n’avait jamais été aussi actuel. Ce qui aurait pu n’être qu’une idiotie de plus parmi le nombre incalculable d’autres idioties qui sont proférées chaque jour contenait en soi, et sans doute bien involontairement, une intuition d’une profondeur abyssale. En effet, si l’actualité du 18 juin 1940 le 18 juin 2016 signifiait que ce qui c’était passé le 18 juin 1940 n’avait pas perdu son sens le 18 juin 2016, elle signifiait toutefois aussi que le 18 juin était toujours le 18 juin. Le 18 juin 1940 étant toujours d’actualité, le 18 juin 2016 était toujours le 18 juin 1940. C’était déjà profond. Mais l’abysse de l’intuition ne s’arrêtait pas là, elle plongeait encore plus loin dans les arcanes de l’histoire : tous les jours qui s’étaient écoulés entre le 18 juin 1940 et le 18 juin 2016, à savoir 27759 jours, ce qui n’est pas rien, force est de le reconnaître, tous ces jours n’avaient jamais été en réalité qu’un seul et même jour. Ces 27759 jours n’avaient jamais été que l’actualisation constante des événements qui s’étaient déroulés le 18 juin 1940. Oh, bien sûr, si l’on se penchait de manière superficielle au-dessus de l’abysse, on voyait qu’un certain nombre d’événements avaient eu lieu entre ces deux dates ; des guerres, des paix, des transformations, des révolutions, que sais-je encore ? Mais ce n’était là, il faut bien l’admettre, qu’un coup d’œil rapide qu’une vue plus perçante pourrait bien vite démentir en démontrant que nous vivions toujours le même jour.
Comme tous les mercredis matin, ce mercredi, je suis allé faire mon marché. Comme tous les mercredis matin, j’ai descendu les escaliers, traversé la cour intérieure que les ouvriers n’ont toujours pas fini d’occuper, j’ai appuyé sur le bouton qui permet d’ouvrir la porte qui donne sur la rue et je me suis mis en marche vers le boulevard Edgar Quinet. Au bout d’un bref moment — tout juste le temps de faire quelques pas —, j’ai ressenti une sensation étrange, comme si j’étais pris soudain dans un champ de forces qui me transperçaient de part en part. Je me suis arrêté et j’ai regardé mes mains qui me faisaient l’impression d’être la cible d’invisibles rayons, mais tout allait bien, du moins, elles n’étaient pas en train de fondre ni de se désintégrer. Du coup, j’ai regardé autour de moi et tout avait l’air parfaitement normal, la circulation était toujours aussi étouffante, les familles de mendiants avaient toujours leur domicile sur les bouches d’aération du métropolitain, et les magazines grand public faisaient sans discontinuer leur putassière réclame. Contrairement à mon habitude, je me suis assis sur un banc. À vrai dire, ce ne fut pas une décision consciente. Disons que quelque chose m’a poussé à m’y asseoir. Ce devait être le champ de forces. C’était nécessairement le champ de forces. Je n’ai même pas essayé de résister. Une fois assis, une idée étrange m’a pénétré. J’ai posé la main sur mon front, et je me suis demandé :
— Mais qu’a-t-il bien pu se passer avant le 18 juin 1940 ? Depuis le 18 juin 1940, du fait de sa permanente actualité, nous ne vivons plus que des 18 juin, cela est entendu, c’est indiscutable, n’y revenons pas. Mais avant ? Avant le 18 juin 1940, jusqu’au 17 juin 1940, quel jour vivions-nous ? Le 14 juillet 1789 ? Le 18 brumaire de l’An VIII ? Ou bien, au contraire, un jour banal, un jour comme un autre, un jour au cours duquel il ne s’est rien passé de remarquable dans l’histoire de France ? Maudit 18 juin 1940…
J’avais dû parler à voix haute sans même m’en rendre compte parce qu’un agent de police s’est approché et après m’avoir salué de façon règlementaire s’est adressé à moi :
— You are Place du 18 juin 1940.
Je ne sais pas ce qui m’a le plus étonné : le renseignement que je n’avais pas demandé ou le policier polyglotte. Je l’ai regardé un peu interloqué et je lui ai répondu :
— Non, mais de quoi vous me parlez, là ?
— Ah pardon, m’a-t-il rétorqué, je croyais que vous étiez un touriste perdu… Vos papiers !
— Ah d’accord, comme je ne suis pas un touriste, vous contrôlez mon identité ?
— Ne discutez pas. Vos papiers !
Je lui ai donné ma carte d’identité qu’il a regardée après m’avoir regardé et avant de me regarder à nouveau et après aussi et ainsi de suite trois ou quatre fois. Et puis il m’a dit :
— C’est un luxe de passer le temps assis sur un banc. Vous n’avez pas de travail ?
— Je suis écrivain. J’allais faire le marché quand…
Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase parce qu’il a éclaté de rire. Il a appelé son collègue :
— Didier ! Didier ! Hé, Didier ! Viens voir, j’ai trouvé le nouveau Houellebecq !
Pendant que Didier s’approchait, j’ai pensé que le jour où des policiers connaîtraient mon nom, ce serait vraiment la gloire, mais j’ai gardé cette idée pour moi. Didier a dit :
— Quoi ?
— Il est écrivain, du coup, il passe ses journées assis sur un banc. C’est pas mal comme boulot, non ? Ça te plairait pas, toi, de passer tes journées le cul sur un banc, hein ?
J’allais répondre que ce n’était pas vraiment ce que j’avais l’habitude de faire, mais la perspective d’expliquer l’histoire du champ de forces m’a épuisé. Et puis Didier n’avait pas l’air de trouver ça drôle. Il a dit :
— Ouais, on a autre chose à faire là, Michel… Bonne journée, Monsieur.
Michel m’a rendu ma carte d’identité et m’a gratifié d’un nouveau salut règlementaire. Moi, je suis resté là quelques instants encore sans penser à rien. En me levant, mes yeux sont tombés sur la plaque qui indiquait le nom de la place. Je n’y avais pas prêté attention et quand le policier s’était adressé à moi, j’avais pensé à son accent plutôt qu’à l’information qu’il venait de me donner. Maintenant que j’y pense, je me dis que j’aurais dû croire en une manière d’épiphanie, comme si quelque chose m’était révélé sur le sens de l’histoire, le destin de la France, la souveraineté nationale. Et cette histoire aurait eu une dimension tout autre. Mais ce n’est pas ce que j’ai fait.
Qu’est-ce que j’ai fait ?
Rien. Je me suis dit qu’après tout, la gloire de Houellebecq, je m’en foutais pas mal, si seulement si je pouvais avoir autant d’argent que lui. Si seulement je pouvais avoir autant d’argent que lui, je voudrais bien que rien ne change jamais, je voudrais bien que tous les jours soient pour toujours le même jour, le 18 juin ou le 29 février, cela ne ferait aucune différence pour moi, je me maintiendrais dans une sorte de continuité supérieure, au-delà des aléas du temps qui passe et nous laisse toujours plus décrépit. C’est d’ailleurs pour une raison de cet ordre, peut-être, qu’on en vient à imaginer que les temps ne changent plus. En effet, les temps changeant toujours, il arrive nécessairement un moment où l’on est dépassé. C’est triste, je veux bien le croire, mais c’est inéluctable. Or si l’on parvient à arrêter l’horloge du temps, par l’effet d’une rhétorique médiocre, si nécessaire, une conséquence non négligeable est que l’on sera toujours d’actualité. On vieillira, certes, mais à la vitesse de l’époque ; pas plus vite. Moi qui ne cherchais pas à l’être spécialement, d’actualité, simplement à gagner autant d’argent que Houellebecq, je me suis dit, après tout, pourquoi pas ? Ensuite, j’ai haussé les épaules. J’ai regardé le ciel parce qu’il faisait chaud pour la première fois de l’année, à Paris. Et je suis allé faire mon marché.

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Journal de Paris (3.2.16)

En lieu et place de style, trop souvent, les simagrées d’un mauvais écrivain qui cherche à attirer l’attention sur lui. (Naïveté du teenager en toi qu’il faut toujours s’efforcer de dépasser.)

Qui a dit que les rêves ne devenaient pas réalité ? Certainement pas ce monsieur d’un certain âge dont je me suis aperçu en le croisant tout à l’heure qu’il avait oublié de mettre son pantalon pour sortir. Un peu plus loin dans le caniveau, des pigeons étaient affairés à picorer le cadavre d’une souris ou d’un petit rat. Un peu plus loin encore, un orchestre de voitures de tourisme avec chauffeur a commencé son concert de klaxons. Ensuite, je suis allé acheter du chocolat à la grande épicerie de la rue de Sèvres.

À une mystique de la voix, préfère l’amour de la structure de la phrase ; son équilibre, son déséquilibre. Débarrasse-toi définitivement de la croyance en un style, multiplie les sources, les formes. Cherche toujours l’idée suivante, les yeux rivés sur ce tu n’as pas encore fait, n’existe pas. Oublie les origines et cherche de nouveaux destins, pas de la littérature en soi, mais des êtres qui peuplent les histoires que tu racontes. Considère en toute chose ce qu’elle rend possible.

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Journal de Paris (2.2.16)

Dans le métro pour me rendre à la bibliothèque, ce qui m’a impressionné, ce ne sont pas les visages blêmes et les mines défaites des passagers (au nombre desquels, évidemment, je me compte ; — je ne suis pas un spectateur impartial, je suis un être vivant). Bien plutôt, le fait que personne n’ait envie d’être là. En traversant les couloirs en travaux, sales et insalubres, de la station Châtelet pour aller prendre la ligne 14, il m’a paru évident que personne ne pouvait vouloir vivre dans ces conditions et que nous étions donc tous contraints de vivre des fragments d’une vie que nous n’avions pas choisie et que nous ne désirions pas (si l’on nous avait demandé de choisir, nous aurions choisi une autre vie). Je n’ai pas eu envie de calculer la quantité de vie que pouvait bien représenter la somme de tous ces fragments, j’ai résumé en pensant que cette vie que nous vivions, personne ne voulait la vivre, personne n’avait envie de la vivre et que nous ne faisions donc que vivre une vie que d’autres (distants et anonymes) avaient choisie pour nous. À la bibliothèque, j’ai relu une dernière fois avant de l’envoyer la traduction de Lars Iyer sur laquelle je travaillais. J’ai envoyé le texte définitif avant corrections de Pedro Mayr. J’ai reçu un mail de regret assez énigmatique de la part d’un troisième éditeur. Et puis je suis rentré chez moi m’occuper de Daphné. Dans le bus 89, il y avait cette femme habillée comme un homme qui n’a cessé de changer de place (4 ou 5 fois en l’espace de dix minutes). Quand elle a commencé à parler de son père, comme je n’ai pas voulu faire attention à elle, j’ai détourné le regard. Nous passions alors devant le Sénat où l’on s’apprêtait à recevoir en grande pompe l’illustre poète cubain Raúl Castro. J’ai pensé que c’était tout ce qu’il restait de la France, désormais : un décorum creux et d’autant plus ridicule qu’il enveloppe une parodie de pouvoir. Au moment de descendre, j’ai dû faire des gestes de la main devant les yeux de la jeune femme assise à côté de moi pour qu’elle me laisse passer (j’étais assis côté fenêtre comme toujours dès que le peux). Elle avait les yeux rivés sur un manga et des écouteurs « Beats by Dr. Dre » enfoncés dans les oreilles. L’univers est un cliché made in China.

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Journal de Paris (22.1.16)

Toulon. — À la demande de A., j’ai lu aux obsèques de R. les strophes désordonnées du poème d’Aragon que voici :

C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie
C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux
Ô mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
À l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées
Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre pour le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

Depuis cinq jours, je n’ai cessé de penser à maman. Mais qu’ai-je fait de cette pensée ? Rien. Simplement quelque pensée, pas même vraiment — je le crois — quelque chose d’intentionnel, pas même la pensée de quelque chose, simplement cette chose informe qu’est la pensée, parfois. La mort évoque la mort qui évoque une mort qui viendra bientôt. Et toi, que fais-tu ? Toi qui n’attends même pas la mort, regardes les autres regarder la mort. Devant le cercueil, que fais-tu, toi qui ne geins même pas ? Tu baisses les yeux et tu attends que le temps passe. Je n’ai jamais rien fait, qu’attendre, qu’attendre que le temps passe. Et être lâche. Demain, oui, demain, peut-être, ou sinon le jour d’après. Je bouscule une rose sur le cercueil. C’était hier, j’ai déjà tout oublié. Je rentre à Paris et tout s’effacera à nouveau. Tout se sera toujours effacé. C’est notre lot, à nous, qui nous efforçons à ne pas être d’ici. Nous, qui nous efforçons à être d’ailleurs. Demain, c’est ailleurs. Et il ne restera rien d’hier. Quand nous disparaitrons, y aura-t-il quelqu’un pour nous ?

Ce sentiment qui me partage : la vie morte et la vie nouvelle.

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Comment je vais devenir parisien (presque une histoire vraie)

La mer

L’été de cette année-là — disons, pour plus de commodité narrative, qu’il s’agissait de l’été de l’année 2015 —, je l’avais passé avec mon épouse au bord de la mer, dans une certaine station balnéaire située entre Toulon et Marseille, c’est-à-dire une bourgade qui ne vit vraiment que quelques mois par an avant de sombrer dans une torpeur que les citoyens des villes alentour viennent déranger le samedi et le dimanche lorsque le temps est clément, station balnéaire que, par respect pour la population autochtone, je me contenterai de nommer X ou Y ou Z, disons Z, oui Z, c’est bien, mais que je pourrais tout aussi bien nommer Sanary, Les Lecques, Bandol, ou bien Et-Caetera-sur-Mer, et caetera. Comme le lecteur perspicace s’en doute déjà (si tu ne veux pas être bon à rien, lecteur, il faut au moins que tu sois perspicace), dans cette bonne bourgade au taux d’ensoleillement annuel explosif qu’est Z, comme tous les étés, il n’y avait pas grand-chose à faire cet été-là. Mais pour deux raisons, au moins, ce n’était pas pour me déplaire. En effet, d’une part, je devais corriger les épreuves d’une traduction à paraître à la rentrée aux éditions Allia et, d’autre part, mon épouse — qu’à nouveau, pour plus de commodité narrative, j’appellerai Nelly même si, cette fois, je ne pourrais pas l’appeler autrement — était enceinte. Je partageais le temps de mon été entre les plages de relecture, les plages de plage et les plages de rien, surtout les plages de rien. Le temps passait ainsi, lentement, mais chaudement, et je suppose que les choses que le temps fait passer auraient pu continuer de s’écouler ainsi, aussi lentement et chaudement qu’elles avaient commencer de s’écouler si, un matin.
Un matin, alors que j’avais passé une nuit désagréable, entre des relents de cuisine à l’ail et des vagues de chaleur abominable, je décidai de faire une promenade au bord de la mer, à ce moment quand le soleil se lève à peine et qu’il ne fait donc pas encore trop chaud, du moins ne fait-il pas suffisamment chaud à ce moment-là de la journée pour transpirer comme un forcené. Je marchais au bord de la mer depuis une dizaine de minutes, contemplant l’étendue bleue paisible et sa bande de sable artificiel encore inoccupée, quand j’eus l’impression d’être suivi. Il y avait bien quelques personnes qui s’affairaient au bord de la même étendue bleue que moi, mais elles ne me suivaient pas, elles étaient affairées. Je continuai de marcher en essayant de ne plus y penser, mais l’impression persistait. Au bout de quelques pas, je me retournai et j’aperçus un amas d’individus qui se formait à une centaine de mètres de moi. Je les regardai s’amasser en tâchant de me convaincre que cet amas-là, tout comme l’immense majorité des amas qui se forment généralement sur terre, ne se souciait pas de moi quand je vis un bras de l’amas se tendre et pointer dans ma direction. J’entendis un murmure et puis un genre de cri rauque menaçant car guerrier. Une goutte de sueur passa le long de mon dos et, sans que j’eusse le temps d’essuyer celles qui coulaient le long de mes tempes, je vis que l’amas s’était transformé en une horde sauvage qui grossissait à mesure qu’elle s’approchait de moi. Ignorant la sueur, je voulus courir pour lui échapper, mais je n’en eus pas le temps. Je m’empêtrai dans le sable. Déjà la horde était sur moi, impuissant. Je fus bientôt projeté à terre, la face enfoncée dans le sable. Puis redressé par la horde qui avait abandonné son cri rauque pour une incantation dont j’eus tout d’abord le plus grand mal à distinguer le sens. Alors que j’essayais de la déchiffrer — n’ayant aucun espoir de me défendre, je crois que je tentai de me concentrer sur le sens de l’événement plutôt que son déroulement —, je sentis que la horde m’arrachait un à un les cheveux que j’avais sur la tête. Ce qui m’étonna le plus dans cette action ne fut pas tant l’arrachage méthodique dont je devins la victime (après tout, je l’admets volontiers sans fausse modestie, je puis comprendre qu’on perçoive mes cheveux comme une provocation esthétique en raison de leur couleur, de leur vigueur et, pour le dire d’un mot simple, de leur splendeur, mais je dois aussi avouer que je n’y suis pour rien, je suis simplement né comme cela) que le fait suivant : moins j’avais de cheveux et plus je comprenais le sens de l’incantation. Quand la moitié de ma chevelure eut disparu, je sus ce qu’ils étaient en train de dire : « Parigot, tête de veau ». N’écoutant que mon courage, et quelques mots de l’idiome méridional que j’avais appris dans ma jeunesse, je tâchai de les convaincre de me laisser tranquille, mais les seuls vocables que je réussis à prononcer, bien qu’ils me parussent essentiels — « putain » et « con » associé à un « oh » pour former l’idiotisme « oh putain con » — ne parvinrent pas à calmer leur ardeur. Impuissant, je déposai les derniers souffles de ma vie entre les mains violentes de la vindicte populaire. Ensuite. Eh bien, ensuite, je ne me souviens de rien.
Je ne sais combien de temps je suis resté ainsi, sans vie, étendu sur le sable. Je crois que je ne dois mon salut qu’à un jeune enfant qui me tira de mon inconscience en m’ensevelissant sous le sable tout en chantonnant une ritournelle dans laquelle, si mes souvenirs sont exacts, il était question d’une tête d’œuf, ou quelque chose comme ça. Je me redressai alors et, passant ma main dans les cheveux, je m’aperçus que ma chevelure était intacte. Je tâchai de reconstituer la succession des événements qui m’avaient conduit là où je venais de me réveiller et je dus conclure que, épuisé par la nuit sans sommeil que j’avais passée, j’avais simplement dû m’assoupir sur le sable, comme une pierre, comme une masse, comme un touriste, plutôt. J’aurais pu en rester là, c’est vrai, et ne jamais raconter cette histoire désopilante d’étrangeté. Mais en me levant, je vis les regards des autochtones se poser sur moi et alors que je pouvais supposer que le sentiment d’être suivi que j’avais perçu un peu plus tôt dans la matinée était simplement lié à la torpeur onirique de la mer qui s’emparait de moi à mesure que mes forces m’abandonnaient, je devais admettre qu’à présent, bien réveillé comme je l’étais, les gens m’observaient sérieusement comme quelqu’un qui sortait du sable et me jugeaient gravement comme une sorte de monstre qui vient déranger l’ordre paisible d’un matin au bord de la mer et, sans doute aussi — c’est d’ailleurs le pire des crimes dont on ne manque pas de l’accabler—, faire peur aux petits enfants. Le pire cependant, ce n’est pas cela. Le pire, c’est qu’en sortant du sable, je me suis senti effectivement monstrueux et que plutôt que de défier la masse sans nom dont les yeux m’observaient et me jugeaient, j’ai baissé les miens et je suis rentré auprès de Nelly aussi vite que j’ai pu. Auprès de Nelly, je lui ai simplement dit : « Faisons nos valises et rentrons à Paris ».
Le lecteur perspicace — je n’en doute pas une seule seconde — trouvera sans doute à ce moment du déroulement narratif de mon récit que, précisément, ce n’est pas une histoire du tout et ce, pour deux raisons, au moins : d’une part, parce que les événements qui y sont relatés n’ont aucune vraisemblance, pas même fantastique (ajouterai-je) et, d’autre part, parce qu’il n’y a pas de conclusion du tout, tant et si bien que, dit en une formule un peu simpliste, ce n’est ni fait ni à faire. Comme le lecteur est perspicace, je dois admettre qu’il a raison, mais que, pour cette raison même qu’il a raison, il a tort. Il a tort parce qu’en lisant cette désespérante relation, il a oublié deux éléments : que j’y raconte comment je vais devenir parisien et que Nelly, mon épouse, y est enceinte. Si le lecteur avait été vraiment perspicace, il aurait ignoré toutes les diversions de la narration pour se concentrer sur le sens de l’histoire proprement dite : comment je vais devenir parisien lorsque ma fille viendra au monde dans quelques mois, ici même où je vis, à Paris. Le reste n’est jamais qu’une manière comme une autre de passer le temps.

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Au cours de ces quelque cinq années

Au cours de ces quelque cinq années et un peu plus en fait durant lesquelles je me suis rendu tous les jours ou presque dans les bureaux de ce prestigieux éditeur de la place de Paris où je travaillais (bien) pour gagner (mal) ma vie, j’ai pu voir, et parfois même les rencontrer, un grand nombre de personnages qui mériteraient pour une partie conséquente de figurer dans les pages d’un roman contemporain. Des éditeurs, naturellement (plus que je ne l’imaginais avant de travailler dans l’édition, mais moins que je ne l’espérerais à présent), un nombre imposant de journalistes littéraires et autres, des écrivains aussi bien sûr, et peut-être parmi eux un petit nombre de candidats à la grande écriture, certains sérieux et d’autres tout simplement convaincus de leur importance. Ce n’est pas d’eux toutefois que je me souviens précisément aujourd’hui, aussi étrange que cela puisse paraître, mais plutôt d’un mendiant que j’avais l’habitude de croiser sur le boulevard Saint-Germain tout près d’une boutique de luxe dont les souliers avaient défrayé la chronique judiciaire et politique, une quinzaine d’années plus tôt, je crois. Je crois aussi que je le croisais deux ou trois fois par semaine. Certains jours, quand je passais par là, il arrivait qu’il n’y fût pas, mais si je poussais mes promenades hebdomadaires dans d’autres lieux de la Rive Gauche, il arrivait parfois qu’il y fût : rue de Rennes, boulevard Saint-Michel, peut-être ailleurs, aussi, je ne m’en souviens plus. Quand mon chemin croisait sa position agenouillée sur un carton qu’il avait dû disposer sur le trottoir ailleurs que sur le boulevard Saint-Germain, il m’arrivait de penser qu’il me suivait, ou alors que c’était moi qui le suivais, ou bien que nous nous suivions tous les deux, qu’en quelque sorte nous fréquentions les mêmes endroits de la Rive Gauche, évidemment pas dans les mêmes conditions, même si nous vaquions tous les deux à nos occupations, puisque lui faisait la manche et moi, eh bien, moi, je faisais ce que j’avais à faire. J’aurais pu dire, à l’occasion de l’un de ces croisements, que nous vivions dans des univers parallèles. Et cette remarque n’aurait rien eu d’extraordinaire : nous vivions dans les mêmes endroits de la même ville, mais nos vies, bien que nos chemins se croisassent, n’avaient rien à voir entre elles. Il me demandait de l’argent et moi, je ne lui en donnais pas. Il me semble étrange, j’y insiste, que je me souvienne particulièrement de lui aujourd’hui, et non pas par exemple de l’un des grands esprits de notre temps ou d’autres plus anciens qui hantaient les murs du prestigieux éditeur pour lequel j’ai travaillé durant ces années-là, mais ce n’est pas sans raison. Comme je l’ai dit, mon chemin croisait fréquemment sa station agenouillée et je me souviens qu’il tenait dans ses mains une pancarte sur laquelle j’étais parvenu à déchiffrer un message que, dans sa langue d’étranger illettré, il avait écrit à mon attention. Sur la pancarte, certes, les message n’était pas écrit en toutes lettres ; on y lisait simplement : « J’ai faim. Merci. » Mais à force de le croiser, j’avais fini par me rendre compte qu’il y avait autre chose que ce message évident. Les premières fois que je le croisai, évidemment, je ne fis pas attention à lui, mais au fil du temps, il me semblait qu’il me disait quelque chose. Commençait-il à me reconnaître et essayait-il de s’adresser plus précisément à moi pour que je lui fisse la charité ? C’est possible. Je n’arrivais toutefois pas à distinguer le sens de ses paroles. Il me semblait que c’était quelque chose qu’il hurlait intérieurement dans sa langue étrangère et dont rien ne me parvenait qu’un écho étouffé. En passant de l’intérieur vers l’extérieur, la majorité des phonèmes semblaient être détruits de sorte que je n’entendais rien. Un jour, comme il me semblait que les sons qu’il émettait devenaient toujours plus sauvages et qu’ils m’étaient particulièrement adressés, j’ai envisagé de m’arrêter pour essayer de lui demander ce qu’il avait à me dire exactement. En sortant du bureau au moment de ma pause déjeuner, j’ai descendu la rue en direction du boulevard Saint-Germain, mais quand je suis parvenu à la hauteur de l’endroit où il se trouvait ordinairement, il n’y était plus. J’ai haussé les épaules et je suis entré dans la librairie sur le trottoir d’en face pour acheter un livre que je n’ai pas lu. Quelques jours plus tard, alors que je n’avais pas prêté attention à son absence, je suis rentré chez moi en empruntant la rue de Rennes, contrairement à mon habitude de passer toujours par la rue du Cherche-Midi, et justement dans l’intention d’en changer, même modestement. Au niveau du magasin d’une grande enseigne de vêtements à bon marché, je l’ai vu. Il était toujours dans la même position, la même pancarte dans ses mains, la même petite coupelle sale posée devant ses genoux pour récupérer les pièces que les gens daigneraient lui jeter. Je garde un souvenir vivace de cette image parce que, ce jour-là, il pleuvait. Ce n’était pas une pluie très forte, non, mais elle en était d’autant plus désagréable. Et lui restait là au milieu du trottoir cependant que les gens passaient devant lui sans le voir, abrités sous leur parapluie et pressés par le mauvais temps. Ce jour-là, je m’en souviens sans doute aussi parce que j’avais oublié mon parapluie et que je commençais à avoir froid, quand je suis passé à mon tour devant lui, je l’ai regardé, mais lui non. Sur le moment, je n’y ai pas accordé beaucoup d’importance — je voulais rentrer chez moi au plus vite pour me réchauffer —, mais j’aurais pu dire qu’il m’ignorait comme on ignore quelqu’un d’inutile, dont il n’y a rien à tirer. Après être rentré chez moi, après m’être réchauffé en prenant un bain brûlant comme j’ai l’habitude de le faire parfois lorsque je me sens gelé jusqu’aux os, j’ai revu son visage. Enfin non, pas son visage, qui était flou, mais la pancarte qu’il tenait à la main. Dans l’image que je voyais fixe devant moi, c’est ça, tout était flou à l’exception de la pancarte sur laquelle quelque chose était écrit que je ne parvenais pas à déchiffrer. En fermant les yeux, j’ai essayé de lire pendant quelques secondes ce qui s’y trouvait inscrit, mais je n’y suis pas parvenu. Comme à nouveau je commençais à avoir froid dans ma serviette qui était devenue trop humide, j’ai perdu cette image de vue en m’habillant et, quand j’ai essayé d’y penser à nouveau après m’être habillé, évidemment, je ne suis pas parvenu pas à la faire apparaître clairement. Naturellement, ne le voyant pas les jours suivants, j’ai oublié cette série d’anecdotes. Et puis, j’ai enfin quitté mon travail chez l’éditeur, et toute cette histoire a disparu de ma mémoire. Dans l’intervalle entre ma démission éditoriale et aujourd’hui, j’ai fait un certain nombre de choses qui n’ont pas vraiment de rapports avec cette histoire, à l’exception d’une. En effet, j’ai pris l’habitude d’écrire tous les matins dans un petit carnet que je conserve sur ma table de nuit les premières phrases qui me passent par l’esprit au réveil. Celle de ce matin m’a troublée tout particulièrement parce que ce n’était pas le fruit d’un rêve — si elle l’était, en aucun cas elle n’avait la qualité onirique que les phrases que j’écris le matin au réveil ont généralement. Je l’ai écrite, parce que c’est la règle que je me suis donnée, et je n’y ai plus pensée jusqu’à ce que je passe à nouveau devant l’endroit où je l’avais croisé la dernière fois — disant cela, il faut que je précise que c’était il y a plusieurs années. En passant devant l’endroit où je l’avais croisé pour la dernière il y a plusieurs années de cela, me rendant compte alors que je ne l’avais pas vu depuis toutes ces années, j’ai pensé qu’il était mort. Pas qu’il était parti ailleurs, dans une autre ville, ou sur l’autre rive de la ville, non, qu’il était mort. Je n’ai pas ressenti de tristesse — comment ressentir de la tristesse pour quelqu’un dont on ne connaît pas le nom ? —, mais j’ai eu une impression étrange, comme un goût de mauvaise haleine dans la bouche. J’ai soufflé dans ma main gauche en essayant de renifler en même temps, mais il n’y avait pas d’odeur particulière. Encore une fois, j’ai haussé les épaules, et j’ai continué mon chemin pour rentrer chez moi. Aujourd’hui, contrairement à la dernière fois, il fait chaud et, en rentrant, je me suis douché pour me rafraîchir. En sortant de la douche, il m’a semblé que je voyais à nouveau la même image que celle que j’avais vue plusieurs années auparavant. Cette fois, l’image était complètement floue. À l’endroit où il y avait quelque chose d’écrit sur sa pancarte, je pouvais néanmoins voir une lumière plus vive. J’ai pensé que c’était une indication — un signe, c’est le mot que je me suis dit — et que c’était en relation avec la phrase étrange que j’avais écrite le matin-même. Je me suis dirigé dans la chambre à coucher, je me suis penché en avant et j’ai pris le carnet qui se trouve sur ma table de nuit. Je l’ai ouvert à la page sur laquelle j’avais écrit ce matin et j’ai cherché la phrase. Quand je l’ai trouvée, j’ai senti de l’eau qui coulait depuis mes cheveux sur mon visage. J’ai fait un geste de la main droite pour l’essuyer, mais en passant un peu trop vivement la main dans mes cheveux, j’ai fait couler une quantité encore plus importante d’eau. J’ai dit quelque chose comme ah non, putain !, mais le juron venait après-coup. La page était couverte d’eau. J’ai essayé de l’essuyer avec toute la délicatesse dont je suis capable et je ne suis parvenu qu’à tout effacer. J’ai balancé le carnet ouvert sur le lit avec un autre putain !, je me suis séché et je me suis habillé. J’ai ensuite repris le carnet, mais il n’y avait plus sur la page que des traînées d’encre noire illisibles. Je me suis assis sur le rebord du lit et j’ai essayé de me souvenir de ce que j’avais écrit. Je suis resté là une heure au moins, laissant les pensées aller et venir à leur guise, espérant que je finirais par croiser celle que j’avais écrite le matin au réveil. Soudain, j’ai su que c’était vain. C’était l’illumination que je cherchais, mais elle était toute négative. Je me suis mis en colère contre moi-même, non pas tant parce que je ne parvenais pas à me souvenir de quelque chose que je jugeais important que parce que je manquais de soin, et de méthode, et que je ne pourrais pas suivre en procédant ainsi la règle que je m’étais donnée. La colère a passé. J’ai arraché la page du carnet, j’ai vérifié que les autres n’avaient pas été mouillées, et j’ai pensé que j’avais faim.

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