Archives de Tag: Pedro Mayr

(Parler de) Pedro Mayr

 

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Entretien avec Fleur Aldebert, de la librairie Mollat, à l’occasion de la parution de Pedro Mayr

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Pedro Mayr — une note d’intention

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Quand j’ai achevé l’écriture des Monstres littéraires, j’ai ressenti à la fois une grande joie et une insatisfaction tenace. J’étais sincèrement heureux parce qu’il me semblait que j’avais enfin trouvé une façon de raconter des histoires qui puissent prendre des formes aussi diverses que possible : conte, récit, manière de théorie, traduction, préface, etc. Toutes ses formes s’articulaient pour dessiner les contours d’un ensemble susceptible de former une unité au-delà d’une quelconque cohérence de styles. Je n’avais pas cherché cette cohérence, bien plutôt une version de la littérature qui trace une route vers le pays des possibles (dans les deux sens de l’aller et du retour). Mais comme je viens de le dire, je ne parvenais cependant pas à me déprendre d’un sentiment d’insatisfaction, qui me semblait tenir en ceci qu’il y avait une autre histoire à raconter ; — pas simplement une histoire de plus, mais une histoire plus ample, qui intériorise en quelque sorte Des monstres littéraires tout en les dépassant. Une histoire qui raconte l’histoire d’un auteur qui écrit des histoires et son envers, le narrateur, qui n’écrit pas, mais raconte l’histoire que le lecteur lit. Je voulais continuer de réfléchir à ce que cela fait d’écrire et, dans le même mouvement, incarner cette réflexion, lui donner des corps pour trouver du sens, pour inventer des sens à nos existences qui en manquent, souvent cruellement.
Voilà comment j’ai rencontré Pedro Mayr. J’ai voulu dire qui il était, ce qu’il pouvait représenter aujourd’hui, ce qu’il avait d’admirable, certes, mais aussi en quoi il était mortel.
Pedro Mayr a une double dimension : microscopique et macroscopique, intime et publique. Tout s’y joue entre deux, trois personnages. Et cependant que ces deux, trois personnages s’aiment, se séparent, se cherchent, comme nous le faisons toujours, ils cartographient l’époque dans laquelle ils vivent. Les hémisphères — de la terre comme du cerveau — se reflètent l’un l’autre. Le passé, le présent, l’avenir s’entrexpriment. Le temps et l’espace deviennent des strates qui se superposent, s’enchevêtrent. Les événements se chevauchent et se contredisent.
En écrivant Pedro Mayr, je m’en rends compte à présent, j’ai cherché des failles dans la continuité (de l’espace, du temps, des êtres) non pour la faire dérailler, non pour la déconstruire, comme on le dit bien naïvement, mais pour découvrir une autre continuité, la manifester dans le but qu’elle apparaisse au lecteur. Cette nouvelle continuité n’est pas quelque chose d’immédiatement évident, c’est le résultat d’échanges, d’équilibres et de déséquilibres, entre la fiction et la réalité.
Notre époque est obsédée par la réalité. Mais, c’est son paradoxe, cette obsession la masque, la maintient à une distance où elle devient inaccessible. Nous ressassons les mêmes images. Nous répétons les mêmes slogans. Nous faisons les mêmes gestes. Nous commentons les mêmes événements. Plus, nous écrivons que nous regardons ces images, que nous scandons ces slogans, que nous gesticulons dans l’espoir de former un peuple. Et quand nous avons fini, nous recommençons. C’est ainsi que nous oublions de regarder ailleurs, de détourner le regard, non par excès de pudeur, mais pour envisager autre chose, pour imaginer quelque chose.
La réalité n’est jamais qu’une fiction qui a été actualisée. Je ne sais pas si c’est un bon résumé de Pedro Mayr. Mais c’est ainsi que je dirais les choses. S’il y est question de l’identité, du temps qui passe, de l’espace qui s’efface, et des traces qu’ils laissent — c’est-à-dire, en somme : de la vie, de la mort, de l’amour —, on lira Pedro Mayr comme un livre qui nous incite à inventer toujours, à provoquer les possibles, parce que nous ne pouvons pas nous satisfaire de ce qui nous est donné. Pire : parce que rien ne nous est donné. Chaque époque doit faire quelque chose de neuf. Cette fois-ci, c’est notre tour. Faisons preuve d’imagination.

(*) Mappemonde d’Oronce Fine de 1536, qui a servi pour l’illustration de la couverture du livre. Pedro Mayr paraîtra le 4 mai 2016 dans la collection « Un endroit où aller » des éditions Actes Sud.

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Journal de Paris (25.2.16)

En attendant les questions de correction, je viens de relire les premières épreuves non corrigées de Pedro Mayr. Dans le cours de la lecture rendue par moments un peu brumeuse par le rhume que je traîne depuis quelques jours, j’ai entrevu des directions dans lesquelles le roman aurait pu aller. Je ne me souviens pas si j’y avais déjà pensé et si je les avais écartées en écrivant (si je me pose cette question, c’est que j’ai dû y penser : à plonger, par exemple, dans le passé pour expliquer le présent alors que tel que j’ai conçu le roman, le passé n’est jamais qu’évoqué, il se déduit spontanément de ce que l’on lit). Et effectivement, j’aurais pu aller dans telle ou telle autre direction. Or, non seulement, ce n’aurait pas été le même livre (pure tautologie), mais surtout le livre n’aurait pas eu la qualité qu’il a, il n’aurait pas progressé dans ce climat d’étrangeté qui est le sien, comme s’il résidait et se déployait dans cette ontologie de l’étrange dont j’ai déjà parlé à propos du poème de Borges « El sur ». L’ontologie de l’étrange, c’est-à-dire : l’étrangeté de l’ontologie. Que les choses se modifient, qu’elles apparaissent différentes de ce qu’elles sont, qu’elles deviennent autres, qu’elles se transforment. Ontologie de l’étrange et étrangeté de l’ontologie pour mettre l’accent sur le devenir, la conversion continue de l’univers, et l’importance de parvenir à percevoir cette transformation incessante, d’isoler des moments de transition, de passage d’un état à un autre, les changements d’identité, de temporalité, de spatialité.

Écrit aussi une première version de ma présentation pour « La fabrique du livre » de Pierre Parlant et prévu des extraits à lire de Walkscapes, Le ceneri de Gramsci et Voyage sur un fantôme et lu effectivement l’ensemble de la présentation et des extraits à voix haute. Je crois que c’est à ce moment-là que je suis « tombé malade ». Dangereuse est la vie de l’écrivain qui rumine et s’enrhume.

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Journal de Paris (12.2.16)

Peut-être sommes-nous devenus trop faibles pour mettre un terme à la parodie involontaire et sans humour que notre époque représente. Aux premières et (trop) célèbres phrases de Marx complétant Hegel dans Le 18 brumaire de Louis Napoléon (« Hegel fait quelque part la remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. »), il conviendrait pour nous d’apporter ce rectificatif : Tous les événements historiques sont la triste parodie d’eux-mêmes. Aussi, à moins de vouloir être des imbéciles, sommes-nous contraints d’être nihilistes, quand même ce serait malgré nous. Comment l’idée que nous puissions croire en autre chose que nous-mêmes ne nous paraîtrait-t-elle pas totalement absurde ? Et, dans le même mouvement, comment pourrions-nous ne pas voir que nous n’avons guère plus d’importance qu’un archipel infime perdu dans une mer de débilité, d’ineptie, de vulgarité ? C’est notre horizon. Que c’est loin, l’horizon.

Aujourd’hui, alors qu’il me semblait que je n’aurais pas l’énergie de faire quoi que ce soit, j’ai relu le premier jeu d’épreuves de ma traduction de Lars Iyer. Ensuite, j’ai écrit une nouvelle note d’intention pour Pedro Mayr sur la suggestion de W., qui me dit qu’elle voudrait que je mette en évidence ce qu’il y a dans « la boîte crânienne de l’auteur » plutôt que « l’architecture du livre » comme le faisait la première note d’intention que j’ai écrite la semaine dernière. J’aime cette idée de « boîte crânienne », aussi je m’exécute sans délai en tâchant de montrer comment j’en suis venu à écrire ce livre, moins pour raconter ma vie, que pour montrer la dynamique à l’œuvre entre Des monstres littéraires et Pedro Mayr. Je ne parle pas du troisième et dernier moment, de ce qui s’appelle Le feu est la flamme du feu, parce que je ne veux pas anticiper sur quelque chose qu’on lira plus tard, au mieux, ou peut-être jamais. Mais il y a bien un mouvement qui conduit des Monstres littéraires à Pedro Mayr : la recherche d’une incarnation de la pensée au sein d’une histoire. Je ne pense pas que la pensée en tant que telle soit désincarnée (ce n’est pas l’esprit ou le cerveau tout seul qui pense, non, c’est l’organisme — c’est-à-dire aussi : une organisation — qui pense), mais il faut lui donner vie dans une histoire. Pedro Mayr prolonge Des monstres littéraires dans la mesure où il trouve une façon acceptable pour moi d’incorporer les équilibres et les déséquilibres au sein d’une même narration continuée, d’élaborer un récit à plusieurs niveaux (n pour l’argument, n+1 pour la narration, n+2 pour le sens métanarratif, n+3 pour les implications existentielles du roman), de faire se tenir ensemble des contradictions.

Et puis, j’ai fait le ménage, aussi.

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Journal de Paris (5.2.16)

S’exprimer ; — n’est-ce pas ce qu’il y a de plus vulgaire, de plus médiocre aussi ? Comme si ce dont il s’agissait en art (au sens le plus large du terme), c’était de sortir quelque chose que nous aurions à l’intérieur de nous à l’extérieur de nous. Comme si l’on pouvait réduire l’art à l’expression d’un moi, comme opiner du chef ou faire non de la tête, comme un chien en plastique sur la plage arrière d’une voiture d’occasion hors d’usage.

J’ai passé une bonne partie de la matinée à écrire une note d’intention pour Pedro Mayr. En fait, je l’avais commencée la veille, en rentrant de mon cours d’espagnol. En marchant du boulevard Arago au boulevard du Montparnasse, je me répétais les premières phrases de la note et à chaque répétition le fragment d’une phrase nouvelle me venait. Je n’ai rien écrit hier soir, mais ce matin, tout juste après le réveil. — Ce qui m’a semblé le plus difficile dans cet exercice, c’est de savoir ce que j’avais voulu dire en écrivant Pedro Mayr, et d’en proposer un résumé. Je savais bien ce que j’avais voulu dire avant de commencer la rédaction cette note d’intention, mais c’était, précisément, le livre lui-même, c’était Pedro Mayr. En résumant, il faut supprimer l’essentiel, qui ne se résume pas, parce que c’est, précisément, le livre. Ainsi à chaque fois qu’on te demande ce que tu as voulu dire ou faire, si l’on peut présenter les choses de telle ou telle manière plutôt que de telle autre. Oui, peut-être, peut-être qu’on peut dire ça comme ça, peut-être pas. Mais ce n’est pas le livre, qui est la seule chose que j’ai voulu faire.

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Journal de Paris (2.2.16)

Dans le métro pour me rendre à la bibliothèque, ce qui m’a impressionné, ce ne sont pas les visages blêmes et les mines défaites des passagers (au nombre desquels, évidemment, je me compte ; — je ne suis pas un spectateur impartial, je suis un être vivant). Bien plutôt, le fait que personne n’ait envie d’être là. En traversant les couloirs en travaux, sales et insalubres, de la station Châtelet pour aller prendre la ligne 14, il m’a paru évident que personne ne pouvait vouloir vivre dans ces conditions et que nous étions donc tous contraints de vivre des fragments d’une vie que nous n’avions pas choisie et que nous ne désirions pas (si l’on nous avait demandé de choisir, nous aurions choisi une autre vie). Je n’ai pas eu envie de calculer la quantité de vie que pouvait bien représenter la somme de tous ces fragments, j’ai résumé en pensant que cette vie que nous vivions, personne ne voulait la vivre, personne n’avait envie de la vivre et que nous ne faisions donc que vivre une vie que d’autres (distants et anonymes) avaient choisie pour nous. À la bibliothèque, j’ai relu une dernière fois avant de l’envoyer la traduction de Lars Iyer sur laquelle je travaillais. J’ai envoyé le texte définitif avant corrections de Pedro Mayr. J’ai reçu un mail de regret assez énigmatique de la part d’un troisième éditeur. Et puis je suis rentré chez moi m’occuper de Daphné. Dans le bus 89, il y avait cette femme habillée comme un homme qui n’a cessé de changer de place (4 ou 5 fois en l’espace de dix minutes). Quand elle a commencé à parler de son père, comme je n’ai pas voulu faire attention à elle, j’ai détourné le regard. Nous passions alors devant le Sénat où l’on s’apprêtait à recevoir en grande pompe l’illustre poète cubain Raúl Castro. J’ai pensé que c’était tout ce qu’il restait de la France, désormais : un décorum creux et d’autant plus ridicule qu’il enveloppe une parodie de pouvoir. Au moment de descendre, j’ai dû faire des gestes de la main devant les yeux de la jeune femme assise à côté de moi pour qu’elle me laisse passer (j’étais assis côté fenêtre comme toujours dès que le peux). Elle avait les yeux rivés sur un manga et des écouteurs « Beats by Dr. Dre » enfoncés dans les oreilles. L’univers est un cliché made in China.

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