Archives de Tag: philosophie

Journal de Paris (4.3.16)

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Le mal s’incarne sans doute bien dans la ruine (raison de la fascination qu’elle exerce sur les esprits romantiques qui sont particulièrement sensibles au problème du mal), au double sens de ce qui a été détruit et ce qui a été en vain.

Que le mal puisse prendre la forme « Tout ça pour ça » n’est pas de nature à nous rassurer, mais à nous rendre plus forts sans doute. Nous ne pouvons tout simplement pas nous abandonner.

La question du sens de la vie est d’autant plus importante que le capitalisme (c’est-à-dire : les marques qui s’adressent aux individus sous l’espèce du consommateur) se l’est accaparé. Or le capitalisme n’est pas une philosophie : il ne voit pas la vie sous la forme d’une question ou d’un problème, mais d’une réponse. La marque, le produit de la marque, l’image de marque que le produit transfère de la marque à l’individu consommateur est la réponse que le capitalisme apporte à la question du sens de la vie.

(NdlCR, 30-32)

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Versions, § 76. Règle pour la direction des écrits.

Sois un philosophe à temps partiel ; — comme René Descartes.
(C’est une vérité trop grande sans doute pour qu’on ne lui accorde qu’une seule ligne. Encore que rien ne dise que la contraction d’une idée ne soit pas, dans certaines circonstances, un symbole de sa pertinence.)

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Versions, § 62. Vie d’Elizabeth Sotomayor (5bis)

On peut supposer que c’est pour cette raison qu’Elizabeth Sotomayor en est ainsi venue à prendre au sérieux les histoires de nuages de Gottlob Deulofeu. Parce qu’avec lui, chasser les nuages, c’était aussi les apprécier pour ce qu’ils sont, et ne pas se contenter de les vouloir dissiper, mais aussi flotter quelque temps au milieu d’eux. Et surtout, savoir que, comme ils reviennent toujours, nous devons apprendre à vivre avec eux d’une manière ou d’une autre.

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Versions, § 61. Vie d’Elizabeth Sotomayor (5)

Plus tard, c’est sans doute la conscience que la philosophie avait désormais pour conséquence de nous empêcher de faire ce que nous ne pouvons nous empêcher de faire — c’est-à-dire : de la philosophie — qui a dû finir par décider Elizabeth Sotomayor d’entrer au service de Gottlob Deulofeu. Là en effet, pensait-elle peut-être, le mal serait-il pris à la racine.

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De la littérature, et du reste

Il y a quelques jours — je ne sais plus exactement à quelle occasion —, je suis tombé sur un concept qui n’a pas manqué de m’étonner : celui de “traduction littéraire”. C’est vrai que je n’y avais pas pensé lorsque je traduisais Walkscapes, pas plus que je n’y pense en ce moment en traduisant un essai philosophique consacré à John Dewey, il y a une différence entre les traductions.
Ainsi (je propose cette reconstruction a posteriori à l’usage de ceux qui, comme moi, sont un peu gênés par l’existence d’une catégorie aussi spéciale), il y aurait plusieurs espèces du genre traduction : la traduction technique (celle qui consiste à traduire des modes d’emploi, p. ex. ; nous avons ici affaire à de simples ouvriers de la traduction) ; la traduction d’essais (celle qui consiste à traduire ces ouvrages qui ne sont pas des romans, nous avons affaire ici à des gens invisibles et relativement peu intéressants et ce, d’autant moins que les livres qu’ils traduisent ne se vendront de toute façon pas) ; et enfin, la traduction littéraire (celle-ci est la seule traduction authentique, puisqu’elle consiste généralement en la traduction de romans, et les traducteurs qui traduisent littérairement sont d’authentiques traducteurs, quasiment les égaux de ces créateurs que sont les romanciers).
C’est vrai que nous n’aimons pas particulièrement, en France, la confusion des genres. En revanche, et c’est une conséquence de ce qui précède, à moins que ce n’en soit la cause, nous aimons les genres. Je suis fasciné lorsque je considère les listes de lecture qu’on trouve un peu partout, de constater l’absence quasiment totale de livres qui ne qui n’appartiennent pas au genre “Roman”. Pas d’essais, pas de poésie (ou si peu), pas de nouvelles (ou trop peu), pas de contes.
Ce à quoi je ne pense pas spontanément, moi, en traduisant, c’est qu’il y a non seulement des différences entre les genres littéraires, mais aussi entre les genres de traduction. Et ainsi que, si n’importe qui peut à la rigueur être traducteur, n’importe qui ne peut pas être traducteur littéraire. En vérité, celui-là qui traduit des romans, ou des œuvres dites “littéraires”, celui-là seul sera effectivement traducteur, ou “traducteur littéraire”.
Faudrait-il aussi fonder une association parallèle (je me souviens, à présent, à quelle occasion, j’ai rencontré ce terme) ? Que nous nommerions ainsi : l’Association des Traducteurs Illitéraires de France ou d’Ailleurs (l’ATIFA). Pourquoi pas ?
Je voudrais citer un auteur sur lequel je travaille en ce moment et qui s’avère passionnant au moins pour cette raison qu’il nous oblige à voir les choses sous un autre angle, non seulement la philosophie, mais sans doute nos activités dans leur ensemble. C’est intéressant au moins en cela que ce qu’il écrit nous oblige (non par la force, mais parce que ce qu’il dit est convaincant) à penser différemment, et à abandonner nos habitudes de pensée un peu trop commodes, pour les reconfigurer (ce qui ne va pas, à l’occasion, sans certaines crampes mentales — mais certaines, il faut le croire, nous font du bien).
Je cite un passage qui se trouve à la fin d’Expérience and Nature, dans le dernier chapitre intitulé “Existence, valeur et critique” — non sans rappeler auparavant que ce livre a été publié pour la première fois en 1925 :

Le discours philosophique prend part aussi bien au discours scientifique qu’au discours littéraire. Comme la littérature, il propose un commentaire sur la nature et la vie en vue d’une appréciation plus intense et plus juste des significations accompagnant l’existence. Sa fonction de répertorier et de consigner n’a pas un sens différent de celui qu’on trouve dans le théâtre et la poésie. Son but premier est de clarifier, de libérer et d’augmenter les biens inhérents aux fonctions naturellement engendrées de l’expérience. Il ne justifie en rien la création d’un nouveau monde de “réalités”, pas plus qu’il ne nous autorise à penser que l’on perce ainsi les secrets de l’Être dissimulé au sens commun et à la science. Il ne possède aucune réserve d’informations ni aucun corps de connaissance en propre. Si ses prétentions à rivaliser avec la science ne le rendent pas tout à fait ridicule, c’est seulement en vertu du fait qu’un philosophe est aussi un être humain, un homme de science prophétique. Sa tâche est d’accepter et d’utiliser en vue d’un but les meilleures connaissance disponibles de son époque et de son pays. Et ce but n’est rien d’autre que la critique des croyances, des institutions, des coutumes et des politiques en fonction de leur portée sur les biens. Cela ne veut pas dire leur portée sur le bien, comme s’il s’agissait de quelque chose qui est atteint et formulé par la philosophie. Car, la philosophie ne dispose pas d’un stock de connaissances ou d’une méthode pour atteindre la vérité qui soient spécifiques. De même qu’elle accepte la connaissance des faits et des principes atteints et formulés par ceux qui sont compétents à l’enquête et à la découverte, elle accepte aussi les biens qui se diffusent dans l’expérience humaine. Aucune autorité révélée, mosaïque ou paulinienne, ne lui est conférée. Mais elle possède l’autorité de l’intelligence et celle de la critique des biens communs et naturels.

(Expérience et nature, traduction Joëlle Zask, p. 368-369)

Je ne commenterai pas de ce passage — il est suffisamment long et suffisamment clair —, mais peut-être gagnerions-nous à voir les choses de manière moins cloisonnée, moins compartimentée, parce qu’en procédant comme nous le faisons, nous ne faisons qu’une seule chose : appauvrir notre expérience.

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William James : ce que signifie le pragmatisme

« La méthode pragmatique est en premier lieu une méthode pour apaiser (settle) les disputes métaphysiques qui, faute de quoi, pourraient bien être interminables. Le monde est-il un ou multiple ? — déterminé ou libre ? — matériel ou spirituel ? — ce sont là des notions qui pourraient toutes convenir (hold good) ou ne pas convenir au monde ; et, les disputes au sujet de ces notions n’en finissent pas. Dans de tels cas, la méthode pragmatique consiste à essayer d’interpréter chacune des notions en suivant la trace de leurs conséquences pratiques respectives. Quelle différence cela ferait-il dans la pratique de chacun si cette notion-ci plutôt que celle-ci était vraie ? Si l’on ne peut découvrir aucune différence pratique quelle qu’elle soit, il s’en suit que les alternatives ont la même signification pratique, et toute dispute est vaine. Pour chaque dispute sérieuse, nous devons être en mesure de montrer quelque différence pratique dérivant de cela que l’une ou l’autre des parties a raison. »

William James, Pragmatism, « What pragmatism means »

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Ludwig Wittgenstein, Carnets

Il m’arrive souvent de penser que le sommet que j’aimerais parvenir à atteindre serait de composer une mélodie. Ou alors je m’étonne que ce désir n’en ait jamais fait naître aucune. À la suite de quoi, cependant, il me faut dire qu’il est tout à fait impossible que cela se produise jamais, car il me manque, à cet égard, quelque chose d’essentiel, voire l’essentiel. Si je rêve à un idéal si élevé, c’est parce qu’il me serait alors possible, en quelque sorte, de résumer ma vie ; et je pourrais lui donner la forme d’un cristal. Et même s’il ne s’agissait que d’un petit cristal de pacotille, ce serait tout de même un cristal.

Ludwig Wittgenstein, Carnets, 28.4.30

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