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deux villes en hiver.

Je n’ai pas vu de fantômes — ni à Blanes ni à Portbou. Était-ce dans le but d’en voir que je m’étais arrêté dans ces villes, sur le chemin du retour de Barcelone ? Face aux bleus à la pureté différente, des enfants jouent à la balançoire le visage battu par le vent. Quand je les regarde de loin, il me semble que c’est lui, le vent, qui les pousse et rien d’autre. Mais non, ils jouent, ils ne sont pas encore joués. Je ne me suis pas dit cette phrase sur le moment, c’est maintenant que je l’imagine et elle me semble moins profonde que la simple remarque que je fis à moi-même sur la plage : Regarde, des enfants jouent à la balançoire. Des enfants jouent à la balançoire cependant qu’un peu plus loin sur la plage, une jeune femme se laisse rattraper par une vague alors qu’elle joue elle aussi avec la mer. Elle rit parce qu’elle a les pieds mouillés et tu la regardes et tu sais que tu l’aimes, aujourd’hui, ici ou ailleurs. Quand vous revenez sur vos pas, cette fois le vent ne vous pousse plus vers l’autre extrémité de la plage, mais semble au contraire — c’est ce que je dirais à présent — vous empêcher de gagner à nouveau la voiture. C’est à ce moment que j’ai pensé pour la première fois aux fantômes. Mais quand j’ai regardé autour de moi, j’ai vu qu’il n’y en avait pas, simplement des hôtels vides et des gens qui marchent le visage battu par le vent et, surtout, pas de pédalos sur la plage. C’est à ce moment aussi que j’ai refusé de confondre la plage avec la littérature tout en parlant des pédalos sur la plage qui sont dans le roman auquel je pensais en regardant les hôtels, mais pas sur la plage. Ce n’était pas important ; ce qui comptait à ce moment-là, c’était de voir la mer bleu pur, le ciel bleu pur, mais pas le même bleu, la mer bleu ciel et le ciel outremer et tout ce qui se déchaîne sous la force du vent. Et la mer aurait pu être ici ou ailleurs, je voulais la voir, Méditerranée, et le ciel aussi, sans nuages. Et comme nous étions seuls sur la plage — qui voudrait marcher sur la plage de Blanes le 29 décembre avant midi ? tout le monde était au marché sur le port, où nous ne sommes pas allés, après avoir marché sur la plage, nous avons repris la route —, il nous a semblé que c’était bien ici. Qu’importaient, après tout, les raisons, puisqu’il s’agissait de marcher dans le sable au bord de la mer, seuls ? N’est-ce pas d’ailleurs ce que j’écris, à présent, que nous avons marché sur le sable, seuls, sous le soleil d’hiver et dans le vent aussi, sur une plage où nous étions seuls, quelques jours avant la fin de l’année ? Je ne veux pas parler des fantômes. Je ne peux pas parler des fantômes : je n’en ai pas vu. J’ai pensé qu’il ne servait à rien de vouloir sentir, ou penser, ou vivre en écrivain. J’ai pensé qu’il suffisait de sentir et de penser et de vivre comme un homme et cette phrase m’a paru étrange parce que je n’étais pas certain de savoir ce qu’elle voulait dire. Et puis, quand nous sommes passés devant un camping en direction de l’autoroute, j’ai compris. Et ensuite, je n’y ai plus pensé. Sur l’autoroute déserte, ou presque, seulement le soleil en face et les montagnes à ta gauche, et la jeune femme à ta droite, il n’y a pas de moyen de se perdre. Aussi quand tu t’aperçois que tu as manqué la sortie, si tu ne peux pas faire demi-tour, tu peux au moins sortir à la prochaine et reprendre la même autoroute en sens inverse. Quand tu as enfin trouvé la bonne sortie, il ne te reste plus que vingt-cinq ou trente kilomètres pour parvenir au bout de la route, à moins que ce ne soit un port au bout du monde. Et après avoir vu ce que tu étais venu voir, tu t’installes dans un restaurant sur le port, l’un commande une salade catalane et l’autre des calamars à la romaine et, cependant que tu attends seul les plats, quelqu’un te dit en français que quelqu’un d’autre a touché ta voiture en sortant la sienne de la place où elle était garée. Contraint, tu te lèves pour aller voir et tu demandes à l’homme qui conduit et qui te répondra en français qu’il n’y a rien, que ce n’est rien, qu’il a à peine touché ta voiture avec la sienne, Was passiert ?, qui est peut-être une tournure grammaticale impropre, mais aussi peut-être une manière d’hommage (est-ce ce que j’ai pensé sur le moment ? non, j’ai cru que la voiture était immatriculée en Allemagne, et peut-être l’était-elle vraiment). Et quand toute cette saynète ridicule est enfin achevée, tu penses que tu ne peux jamais être seul au monde, qu’il y a toujours quelqu’un pour te voler ton monde. Et quand tu regardes la jeune femme assise en face de toi à la même table que toi, tu es heureux de ne jamais pouvoir être seul au monde. Heureusement qu’il y a toujours quelqu’un qui te vole ton monde, sinon tu serais tellement seul au monde que tu finirais par en mourir. Est-ce ainsi qu’on meurt, parce qu’on finit par être seul au monde ? Parce qu’on se rend compte qu’on est seul au monde et qu’il n’y a plus qu’à disparaître de ce monde parce qu’un monde dans lequel on est seul, c’est aussi un monde dans lequel il n’y a plus rien à faire, plus rien à dire, plus rien à vivre ? Comme je crois que c’est une explication, j’ai continué à manger en parlant de tout et de rien avec la jeune femme assise en face de moi. Quand nous avons fini de déjeuner, nous avons pris la petite route qui contourne la falaise et nous y avons fait quelques pas pour voir ce que nous étions venus voir depuis en bas. Et puis, comme il faisait froid, après avoir pris encore quelques photographies — nous n’avons jamais prétendu être autre chose que des touristes —, nous sommes remontés dans la voiture et cette fois, ce n’était pas moi qui conduisait et nous avons passé la frontière en prenant la route qui longe la côte et nous avons continué sur cette route pendant quelques kilomètres avant de rejoindre finalement l’autoroute et de rentrer de nuit et fouettés par le vent. Et quand je reprendrai le volant en le serrant pour tenir le cap, je penserai que ne pas être surpris pouvait être surprenant : je n’étais pas venu voir de fantômes et je n’en avais pas vu. Et puis, plus tard encore, seul un matin dans l’appartement de mon père, je penserai à ce visage que j’avais vu dans la première des villes en hiver, et surtout aux cheveux qui l’entouraient, une masse noire et imposante et je penserais que si j’avais voulu y voir un fantôme, j’aurais pu l’y voir. Alors, je saurai qu’il ne faut ni sentir, ni penser, ni vivre — et encore moins écrire — en écrivain parce qu’alors, nous ne faisons que voir ce que nous avons envie de voir, trouver ce que nous avons envie de trouver — ce qui est la fin de l’imagination, la fin de la fiction, la fin de l’invention. Je penserai à ce visage et je me dirai que ce n’est le visage de personne, de personne d’autre que de lui-même, de quelqu’un dont je ne connais pas le nom, dont je n’ai pas pris la photographie et dont je me souviens pourtant et que j’aime pourtant parce que j’aurais pu prendre son visage pour le visage d’un autre, mais que j’ai fini par réussir à ne rien y voir, si ce n’est le visage de lui-même, le visage d’une personne dont j’ignore le nom.
À présent, quelques jours plus tard, ce qu’il reste de la mer, de la plage, du monument, du cimetière : la lune dans le ciel bleu. Une image ? Sans doute pas. Mieux qu’une image et moins qu’une image, une impression, comme le goût du vent, du sel et du sable mélangés, tout ce qui claque sur ton visage, y rabat les cheveux, et te repousse, et te pousse à lutter. Mieux qu’une image de la vie et moins qu’une image de la vie, la certitude qu’il faut vivre, là même où les morts sont entassés, là même où on leur rend hommage. C’est vers les vivants qu’il faut se tourner, c’est vers la mer qu’il faut se tourner. Oublier les hommages, oublier non pas les morts, mais les fantômes, oublier que je vais mourir et vivre avec la mort elle-même, comme si elle n’était rien, qu’un souffle qui passe, rien, qu’une rafale de vent. Et cette fois encore, tu le sais, la mort ne t’emportera pas. Les pieds sur terre ? Peut-être pas. Aussi léger que le vent. Aussi violent que le vent. Comment voudrait-on vivre autrement ?

Marseille, le 30 décembre 2014

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