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César Aira, Le congrès de littérature

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Dire que j’aime César Aira est un euphémisme. Il appartient à cette constellation d’écrivains pour lesquels la littérature ne cesse jamais de s’inventer et, surtout, d’inventer. Des écrivains pour lesquels raconter des histoires imaginées n’est pas un art mort, n’est pas non plus d’emblée voué à l’échec, mais constitue au contraire la singularité même de l’écriture : des histoires invisibles à la télévision, impossibles sans doute à mettre en images, et qui ne peuvent pas se donner à voir parce qu’elles inventent le langage dans lequel elles se racontent en même temps qu’elles se racontent. Aussi, quand j’ai lu sur la quatrième de couverture une citation de Patti Smith pour vendre le nouveau roman de César Aira, Le congrès de littérature, j’ai eu peur, vraiment peur. D’autant que, dans la hiérarchie des blurbs, elle se retrouvait avant Roberto Bolaño. Je ne cacherai pas à quel point cela m’a paru incongru. Comme si dans quelque hiérarchie que ce soit, on pouvait mettre Patti Smith avant Roberto Bolaño. « Cette œuvre déborde de beauté et de noire vérité », déclarait-elle. Et je ne sais pas pourquoi, mais j’ai pensé que Patti Smith vivait encore au beau milieu du xixe siècle, ou en tout cas dans un monde où l’on peut employer les mots « beauté » et « vérité » dans une même phrase sans exprimer le moindre doute, sans même ressentir à aucun moment (avant, pendant, ni même après la phrase) le besoin de douter, un monde dans lequel de toute façon le doute n’existe pas, mais la beauté et la vérité, oui, évidemment oui. Et puis, j’ai réfléchi et je me suis dit que ce n’était sans doute pas le xixe siècle, le monde de Patti Smith, ni même un autre monde possible, mais bien plus simplement le nôtre. Un monde dans lequel tout est toujours simplifié, toujours plus simplifié. Un monde dans lequel celui qui n’assène pas les préjugés de ses certitudes en vociférant d’ineptes tautologies, mais doute, au contraire, et dit qu’il doute, et prend encore le temps de douter, n’est même pas suspect, mais toujours déjà coupable. C’est vrai, après tout, me suis-je dit ensuite, Patti Smith, c’est la poésie et la littérature mises à la portée des rockers. Quand on sait que la majorité des rockers sont analphabètes, on prend conscience de l’ampleur des dégâts. Mais passons ; autant je n’aime pas Patti Smith, autant j’aime César Aira.
Dans Les larmes, un des livres que Michel Lafon a traduits, César Aira écrivait : « L’objet ultime de tout récit, en fin de compte, est de nous faire accéder à une autre vie. » Ce qu’on pourrait appeler une éthique de la littérature. Et il ajoute : « on a fait sur ce thème d’infinies variations, mais c’est toujours la même chose. Tout récit est au fond “une belle histoire d’amour” : parce que l’amour est la possibilité réelle qu’a l’autre, l’être aimé, d’aimer les autres ; de construire sa propre série, en préservant notre série personnelle. Ni l’amour ni le récit ne sont jamais assassins, mais ils sont en revanche proliférants. » La prolifération des vies, la multiplication des significations, toujours plus de devenirs, ce n’est pas une définition de la littérature (les définitions sont inutiles), mais c’est ce qu’elle fait, et ce qui fait que nous en avons toujours besoin. On pourrait dire quelque chose de semblable à propos des intrigues qui tissent les livres de César Aira : des intrigues simples, mais qui s’amplifient, transforment le réel en un mouvement fantastique, le conduise toujours ailleurs, donnent les pleins pouvoirs à l’imagination. Elles nous rappellent qu’il n’est pas vain d’avoir des idées pour écrire des livres, de bonnes idées pour écrire de la fiction, comme dans le bien-nommé Magicien, qui raconte l’histoire d’un magicien (un vrai) qui ne peut pas faire usage de ses dons de magicien parce que s’il le faisait on s’apercevrait qu’il est un magicien. Il gagne tant bien que mal sa vie en faisant des tours de magiciens professionnels alors qu’il pourrait tout se permettre, tout faire exister. Bien sûr, les écrivains sont des magiciens à leur manière — c’est peut-être une des choses que César Aira veut dire —, mais ils l’oublient souvent, et préfèrent singer les autres. Nous ennuient. Des écrivains professionnels. Bien sûr, les écrivains sont des magiciens parce que le langage est tout-puissant. La toute-puissance du langage — nous pouvons tout dire, tout raconter, tout imaginer, tout inventer, tout rendre possible — est une idée bien plus réjouissante que l’idée opposée selon laquelle il y aurait de l’ineffable. En croyant à l’ineffable, nous accusons le langage d’être le responsable ou la cause de nos propres faiblesses : comme nous ne sommes pas capables de dire quelque chose, comme nous n’avons pas de bonnes idées, nous accusons le langage d’être limité. Nous devrions plutôt tenter de dépasser notre propre limitation. Mais il est vrai que cela demande beaucoup d’efforts.
Dans Le mal de Montano, Enrique Vila-Matas écrit à propos d’Aira qu’il « ne se lasse pas de répéter qu’il écrit sérieusement, mais que les gens le trouvent hilarant et c’est la raison pour laquelle il est devenu misanthrope. » Même si le sérieux et l’humour ne s’excluent pas mutuellement, il me semble que si nous trouvons effectivement Aira hilarant, c’est comme par l’effet d’une sorte de processus d’auto-défense, pour protéger nos certitudes. Quand nous voyons les intrigues des livres d’Aira prendre des tours qui échappent au bon sens, qui s’envolent très loin au-dessus de ce que nous considérons normalement comme la réalité, nous trouvons cela drôle pour sauver nos croyances et ne pas prendre les récits au pied de la lettre. Alors que, littéralement, c’est ce qu’il se passe. L’histoire du géant dans La guerre des gymnases (qui raconte l’histoire d’une vedette de la télévision qui s’inscrit dans un club de gym pour se sculpter un corps qui fasse peur aux hommes et suscite le désir des femmes et se trouve pris dans une guerre entre deux gymnases du quartier de Flores à Buenos Aires, guerre dont il est la clef) est vraiment une histoire de géant. On peut certes penser à une manière de récriture lointaine de Rabelais, mais il n’en demeure pas moins que c’est une histoire de géant. La littéralité est le carré de l’imagination, et réciproquement.
Il n’est pas facile pour nous, lecteurs francophones, de lire César Aira. Parce que les traductions de ses livres paraissent sans suivre l’ordre chronologique de leur parution en langue originale. Ainsi, de ce Congrès de littérature qui, écrit en 1996 et paru en 1997, est traduit en français en 2016. Entretemps, Aira a écrit quelques dizaines de livres, dont certains ont déjà été traduits en français. Mais même si ce n’est pas facile, cette histoire de savant fou qui veut cloner Carlos Fuentes pour dominer le monde est tout à fait accessible. Quant à son sens, à vrai dire, c’est une autre histoire. D’autant qu’elle n’en a peut-être aucun. Cette « fable » peut ne pas avoir de morale, ne rien conclure sur rien. Rien d’autre que l’histoire racontée, aussi délirante, invraisemblable qu’elle puisse paraître.
Si Aira écrit sérieusement, comme le dit Vila-Matas, c’est parce qu’il prend la fiction au sérieux et que ses livres sont ouverts de tous les côtés sans s’extérioriser trop facilement. Prendre la fiction au sérieux, c’est d’abord ne pas chercher à lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit — ne pas en faire un moyen pour dire quelque chose du monde, de la société, de la civilisation, ou de tout ce que tu voudras.
La fiction comme fin, alors ?
Pas exactement. Une fiction radicale, qui ne sort pas d’elle-même pour devenir autre chose (une morale, par exemple), mais s’efforce d’aller au bout de son propre devenir. Parce que la fiction s’engendre elle-même et peut donner lieu à une infinité de significations, au gré des hasards, des éclairs, des étincelles, des errances, des rebondissements improbables, jeux d’intrigue, voies sans issue, et caetera.
Ou comme l’écrit encore Aira : « Putain de ta race ! Saloperie de guêpe ! »

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César Aira, Le congrès de littérature, traduit par Marta Martinez-Valls, Christian Bourgois, 2016

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Journal de Paris (17.1.16)

L’idée selon laquelle un écrivain devrait avoir un style, une petite musique reconnaissable permettant au lecteur de se rassurer en remarquant que : « Ah oui, ça, c’est du N ! », est d’un ennui mortel, qui confine l’écriture à un processus d’identification (les papiers d’identité de l’écrivain). Comme bien souvent, c’est une conception essentialiste qui est à l’origine de cette idée, parce qu’on croit généralement que les choses peuvent être reconduites à une forme simple qui rend possible leur identification rapide, en un coup d’œil (« On sent tout de suite que c’est du N. »). Je crois que c’est l’abandon de cette croyance héritée qui a commencé, il y a quelques années, de me rendre Thomas Bernhard insupportable, illisible, par l’outrance de sa musicalité, son excessif désir d’être identifié par le rythme singulier de sa phrase infinie, toujours le même. Tandis que chez Roberto Bolaño, par exemple, si l’on peut reconnaître des thèmes récurrents, il me semble qu’il y a une grande diversité de styles (compare notamment Anvers, qui ressemble beaucoup à ses premiers poèmes comme Reinventar el amor, et La littérature nazie en Amérique, qui n’y ressemble pas du tout ; pense aussi au vertige polyphonique de la deuxième partie des Détectives sauvages). On pourrait invoquer différentes périodes pour justifier ces différences, mais ce me semble être une réponse insuffisante. Je crois, au contraire, qu’il y a une conception plastique du langage, pour laquelle le langage n’est pas une essence, pas une entité. Dans cette conception du langage non-hypostasié, le langage est ce qu’on en fait — pas d’ineffable possible dans cette conception parce que le langage n’est pas un pouvoir en soi, avec donc des limites, mais une sorte d’outil extrêmement élaboré, flexible et complexe, qui permet à celui qui s’en sert de réaliser un certain nombre de choses. Dès lors, on n’a pas à s’approprier le langage comme une chose extérieure (se faire « son son » comme dit Proust à Madame Straus, si mes souvenirs sont exacts), mais à inventer des formes qui peuvent être aussi variées que ton imagination le permet. Tu ne deviens pas écrivain en trouvant ton ton, comme s’il te fallait à tout prix devenir la caricature de toi-même, la contrefaçon de ta propre démarche, l’imitateur d’un son que tu as entendu une fois et qu’il te faudrait t’empresser d’immortaliser comme s’il existait indépendamment de toi, dans une sorte d’au-delà linguistique où vont les mots quand ils sont bien écrits. — D’ailleurs, pourquoi deviendrais-tu écrivain ? Écris si tu en as envie, comme tu en as envie. Le reste, c’est de la littérature.

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deux villes en hiver.

Je n’ai pas vu de fantômes — ni à Blanes ni à Portbou. Était-ce dans le but d’en voir que je m’étais arrêté dans ces villes, sur le chemin du retour de Barcelone ? Face aux bleus à la pureté différente, des enfants jouent à la balançoire le visage battu par le vent. Quand je les regarde de loin, il me semble que c’est lui, le vent, qui les pousse et rien d’autre. Mais non, ils jouent, ils ne sont pas encore joués. Je ne me suis pas dit cette phrase sur le moment, c’est maintenant que je l’imagine et elle me semble moins profonde que la simple remarque que je fis à moi-même sur la plage : Regarde, des enfants jouent à la balançoire. Des enfants jouent à la balançoire cependant qu’un peu plus loin sur la plage, une jeune femme se laisse rattraper par une vague alors qu’elle joue elle aussi avec la mer. Elle rit parce qu’elle a les pieds mouillés et tu la regardes et tu sais que tu l’aimes, aujourd’hui, ici ou ailleurs. Quand vous revenez sur vos pas, cette fois le vent ne vous pousse plus vers l’autre extrémité de la plage, mais semble au contraire — c’est ce que je dirais à présent — vous empêcher de gagner à nouveau la voiture. C’est à ce moment que j’ai pensé pour la première fois aux fantômes. Mais quand j’ai regardé autour de moi, j’ai vu qu’il n’y en avait pas, simplement des hôtels vides et des gens qui marchent le visage battu par le vent et, surtout, pas de pédalos sur la plage. C’est à ce moment aussi que j’ai refusé de confondre la plage avec la littérature tout en parlant des pédalos sur la plage qui sont dans le roman auquel je pensais en regardant les hôtels, mais pas sur la plage. Ce n’était pas important ; ce qui comptait à ce moment-là, c’était de voir la mer bleu pur, le ciel bleu pur, mais pas le même bleu, la mer bleu ciel et le ciel outremer et tout ce qui se déchaîne sous la force du vent. Et la mer aurait pu être ici ou ailleurs, je voulais la voir, Méditerranée, et le ciel aussi, sans nuages. Et comme nous étions seuls sur la plage — qui voudrait marcher sur la plage de Blanes le 29 décembre avant midi ? tout le monde était au marché sur le port, où nous ne sommes pas allés, après avoir marché sur la plage, nous avons repris la route —, il nous a semblé que c’était bien ici. Qu’importaient, après tout, les raisons, puisqu’il s’agissait de marcher dans le sable au bord de la mer, seuls ? N’est-ce pas d’ailleurs ce que j’écris, à présent, que nous avons marché sur le sable, seuls, sous le soleil d’hiver et dans le vent aussi, sur une plage où nous étions seuls, quelques jours avant la fin de l’année ? Je ne veux pas parler des fantômes. Je ne peux pas parler des fantômes : je n’en ai pas vu. J’ai pensé qu’il ne servait à rien de vouloir sentir, ou penser, ou vivre en écrivain. J’ai pensé qu’il suffisait de sentir et de penser et de vivre comme un homme et cette phrase m’a paru étrange parce que je n’étais pas certain de savoir ce qu’elle voulait dire. Et puis, quand nous sommes passés devant un camping en direction de l’autoroute, j’ai compris. Et ensuite, je n’y ai plus pensé. Sur l’autoroute déserte, ou presque, seulement le soleil en face et les montagnes à ta gauche, et la jeune femme à ta droite, il n’y a pas de moyen de se perdre. Aussi quand tu t’aperçois que tu as manqué la sortie, si tu ne peux pas faire demi-tour, tu peux au moins sortir à la prochaine et reprendre la même autoroute en sens inverse. Quand tu as enfin trouvé la bonne sortie, il ne te reste plus que vingt-cinq ou trente kilomètres pour parvenir au bout de la route, à moins que ce ne soit un port au bout du monde. Et après avoir vu ce que tu étais venu voir, tu t’installes dans un restaurant sur le port, l’un commande une salade catalane et l’autre des calamars à la romaine et, cependant que tu attends seul les plats, quelqu’un te dit en français que quelqu’un d’autre a touché ta voiture en sortant la sienne de la place où elle était garée. Contraint, tu te lèves pour aller voir et tu demandes à l’homme qui conduit et qui te répondra en français qu’il n’y a rien, que ce n’est rien, qu’il a à peine touché ta voiture avec la sienne, Was passiert ?, qui est peut-être une tournure grammaticale impropre, mais aussi peut-être une manière d’hommage (est-ce ce que j’ai pensé sur le moment ? non, j’ai cru que la voiture était immatriculée en Allemagne, et peut-être l’était-elle vraiment). Et quand toute cette saynète ridicule est enfin achevée, tu penses que tu ne peux jamais être seul au monde, qu’il y a toujours quelqu’un pour te voler ton monde. Et quand tu regardes la jeune femme assise en face de toi à la même table que toi, tu es heureux de ne jamais pouvoir être seul au monde. Heureusement qu’il y a toujours quelqu’un qui te vole ton monde, sinon tu serais tellement seul au monde que tu finirais par en mourir. Est-ce ainsi qu’on meurt, parce qu’on finit par être seul au monde ? Parce qu’on se rend compte qu’on est seul au monde et qu’il n’y a plus qu’à disparaître de ce monde parce qu’un monde dans lequel on est seul, c’est aussi un monde dans lequel il n’y a plus rien à faire, plus rien à dire, plus rien à vivre ? Comme je crois que c’est une explication, j’ai continué à manger en parlant de tout et de rien avec la jeune femme assise en face de moi. Quand nous avons fini de déjeuner, nous avons pris la petite route qui contourne la falaise et nous y avons fait quelques pas pour voir ce que nous étions venus voir depuis en bas. Et puis, comme il faisait froid, après avoir pris encore quelques photographies — nous n’avons jamais prétendu être autre chose que des touristes —, nous sommes remontés dans la voiture et cette fois, ce n’était pas moi qui conduisait et nous avons passé la frontière en prenant la route qui longe la côte et nous avons continué sur cette route pendant quelques kilomètres avant de rejoindre finalement l’autoroute et de rentrer de nuit et fouettés par le vent. Et quand je reprendrai le volant en le serrant pour tenir le cap, je penserai que ne pas être surpris pouvait être surprenant : je n’étais pas venu voir de fantômes et je n’en avais pas vu. Et puis, plus tard encore, seul un matin dans l’appartement de mon père, je penserai à ce visage que j’avais vu dans la première des villes en hiver, et surtout aux cheveux qui l’entouraient, une masse noire et imposante et je penserais que si j’avais voulu y voir un fantôme, j’aurais pu l’y voir. Alors, je saurai qu’il ne faut ni sentir, ni penser, ni vivre — et encore moins écrire — en écrivain parce qu’alors, nous ne faisons que voir ce que nous avons envie de voir, trouver ce que nous avons envie de trouver — ce qui est la fin de l’imagination, la fin de la fiction, la fin de l’invention. Je penserai à ce visage et je me dirai que ce n’est le visage de personne, de personne d’autre que de lui-même, de quelqu’un dont je ne connais pas le nom, dont je n’ai pas pris la photographie et dont je me souviens pourtant et que j’aime pourtant parce que j’aurais pu prendre son visage pour le visage d’un autre, mais que j’ai fini par réussir à ne rien y voir, si ce n’est le visage de lui-même, le visage d’une personne dont j’ignore le nom.
À présent, quelques jours plus tard, ce qu’il reste de la mer, de la plage, du monument, du cimetière : la lune dans le ciel bleu. Une image ? Sans doute pas. Mieux qu’une image et moins qu’une image, une impression, comme le goût du vent, du sel et du sable mélangés, tout ce qui claque sur ton visage, y rabat les cheveux, et te repousse, et te pousse à lutter. Mieux qu’une image de la vie et moins qu’une image de la vie, la certitude qu’il faut vivre, là même où les morts sont entassés, là même où on leur rend hommage. C’est vers les vivants qu’il faut se tourner, c’est vers la mer qu’il faut se tourner. Oublier les hommages, oublier non pas les morts, mais les fantômes, oublier que je vais mourir et vivre avec la mort elle-même, comme si elle n’était rien, qu’un souffle qui passe, rien, qu’une rafale de vent. Et cette fois encore, tu le sais, la mort ne t’emportera pas. Les pieds sur terre ? Peut-être pas. Aussi léger que le vent. Aussi violent que le vent. Comment voudrait-on vivre autrement ?

Marseille, le 30 décembre 2014

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El mar de mierda de la literatura (Roberto Bolaño).

Esta es mi última transmisión desde el planeta de los monstruos. No me sumergiré nunca más en el mar de mierda de la literatura. En adelante escribiré mis poemas con humildad y trabajaré para no morirme de hambre y no intentaré publicar.

Voici ma dernière transmission depuis la planète des monstres. Jamais plus je ne m’immergerai dans l’océan de merde de la littérature. J’écrirai dorénavant mes poèmes avec humilité, je travaillerai pour ne pas crever de faim et je n’essaierai pas de publier.

Roberto Bolaño, Estrella distante (traduction française, Robert Amutio)

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La peur de Roberto Bolaño.

La peur d’Ivanov était de nature littéraire. C’est-à-dire que sa peur était la peur dont souffre la plus grande partie de ces citoyens qui décident un beau (ou un sale) jour de transformer l’exercice des lettres, et surtout l’exercice de la fiction, en partie intégrante de leurs vies. Peur d’être mauvais. Peur, aussi, de ne pas être reconnu. Mais, surtout, peur d’être mauvais. Peur que leurs efforts et leurs peines ne tombent dans l’oubli. Peur que leurs pas ne laissent pas d’empreintes. Peur que les éléments du hasard et de la nature effacent les empreintes peu profondes. Peur de dîner seul ou que personne ne remarque votre présence. Peur de ne pas être apprécié. Peur de l’échec ou du ridicule. Mais surtout peur d’être mauvais. Peur d’habiter, pour toujours, l’enfer des mauvais écrivains.

Robert Bolaño, 2666

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À un moment de ma lecture de 2666 de Roberto Bolaño.

À un moment de ma lecture de 2666 de Roberto Bolaño, un moment que je peux parfaitement identifier, que je peux localiser précisément à l’intérieur de 2666 comme s’il s’agissait d’un territoire que l’on peut parcourir, dans « La partie des crimes » quand, après un nombre qu’il faudrait compter exactement de descriptions de viols et de meurtres, des descriptions aussi minutieuses que les rapports de police, les autopsies, les enquêtes bâclées, ratées, enterrées, ou bien celles qui aboutissent quelque part, au contraire, dans une prison, où d’autres meurtres encore ont lieu, des vengeances, et qu’il ne semble pas que la misère, les putes, la mort, le mal puissent jamais finir, là, au milieu de la poussière, de l’ordure, du désert, quand l’hypothèse est émise que ces meurtres soient commis pour pouvoir tourner des snuff movies et qu’à ce moment le lien se fait spontanément avec le film de Robert Rodriguez dont il est question dans « La partie de Fate », j’ai ressenti le besoin de sortir, pas pour prendre l’air, non, mais de sortir pour courir, vite, peut-être pour échapper à ça, c’est ce que je pourrais penser maintenant, mais non, simplement pour courir. Alors j’ai mis mes lentilles de contact, un short, des baskets, et je suis sorti. D’abord, j’ai marché et puis j’ai accéléré le pas et puis je me suis mis à courir, comme le veut, je suppose, le mouvement des animaux, dans la rue tout d’abord et ensuite au Jardin du Luxembourg, où j’ai croisé cet homme assez jeune qui lisait en marchant. Dans un premier temps, j’ai cru que c’était un touriste qui consultait un guide cependant qu’il visitait le Jardin du Luxembourg, mais au tour suivant du jardin en courant, je l’ai croisé à nouveau, il lisait encore en marchant, je n’ai pas pu voir le livre qu’il lisait, seulement son air, le même qu’au tour précédent, un air supérieur, un air qui disait à chaque fois qu’il évitait quelqu’un tout en ne cessant de lire : je vaux mieux que toi qui cours comme un débile dans un jardin public alors que moi, je lis, et ça me rend supérieur à toi qui n’es qu’un animal, toi, qui n’as pas dépassé le stade de la course. J’ai pensé m’arrêter pour lui demander si c’était bien à cela qu’il pensait, si c’était ce qu’il voulait dire avec son air supérieur et puis, dans l’éventualité d’une réponse positive, lui casser la gueule, mais il fallait que je courre encore, j’avais besoin de courir encore, j’ai essayé d’accélérer, mais je sentais que mes jambes n’y arriveraient pas, qu’elles ne pouvaient pas répondre, alors j’ai commencé à me sentir fatigué, j’ai eu l’impression qu’on essayait de transpercer la partie droite de mon thorax avec une pointe, mais j’ai continué de courir encore, parce que j’en avais besoin, parce que je n’arrivais pas à m’arrêter. Quand, vraiment, il m’a semblé que je ne pouvais pas aller plus loin, j’ai fait demi-tour, j’ai continué à courir jusqu’à l’une de ces fontaines publiques qu’il y a au Jardin du Luxembourg. Avant de boire, j’ai entendu quelqu’un dire : arrête de mentir, arrête de mentir, comme ça, sorti de nulle part un éclat de langage qui traverse l’espace sans avertissement et qui disparaît instantanément, je n’avais entendu personne lui dire quoi que ce soit avant, il ne criait pas, il disait simplement d’une voix ferme, mais pas agressive : arrête de mentir, sans que personne ne lui réponde, il a ajouté : arrête de mentir, je me suis retourné parce que j’ai eu l’impression que la voix me parlait, mais comme personne ne faisait attention à moi, j’ai bu. Et j’ai pensé qu’il était temps de rentrer chez moi. En rentrant, je me suis douché, j’ai envoyé un mail et deux sms, j’ai bu encore de l’eau, je me suis habillé, j’ai fumé deux cigarettes, comme je n’aurais pas dû le faire après avoir couru, et j’ai décidé de sortir marcher, en fait d’aller acheter un autre livre de Roberto Bolaño que je lirai après 2666. J’ai remonté le boulevard du Montparnasse jusqu’au boulevard de Port-Royal, tourné à gauche vers le Jardin des Grands Explorateurs, ai traversé le Jardin du Luxembourg sans prêter attention à rien. En descendant le boulevard Saint-Michel, j’ai vu un couple de touristes attablés en terrasse qui mangeaient des pâtes qui trainaient sur leur bouche et le long de leur menton durant un laps de temps très court avant de retomber en partie dans leur assiette, j’ai vu une mère avec ses enfants faire la manche tous sales tous assis sur une ou plusieurs couvertures, une jolie fille qui mangeait de la bouffe rapide en regardant dans le vide à travers la vitre qu’elle avait presque collée au nez, une autre fille moins jolie qui faisait aussi la manche assise par terre, à même le sol, d’autres touristes qui erraient d’un monument à l’autre, un enfant handicapé qui marchait en suivant sa famille qui avait l’air de l’attendre pour qu’il n’ait pas trop l’impression de les suivre, j’ai senti des odeurs d’urine, de plats trop cuits, de gaz d’échappement, des effluves de parfums bon marché, j’ai vu un bébé dans une poussette trop grande pour lui enterré sous une couverture qui le protégeait d’un soleil qui ne brillait pas, un enfant bien plus âgé bien plus grand attaché dans une poussette trop petite pour lui que son père poussait devant lui comme s’il transportait une cargaison dont il aurait préféré se débarrasser rapidement, j’ai entendu dans le bourdonnement incessant de la ville les moteurs des scooters conduits par des cadres dynamiques, j’ai vu une espèce de vieil artiste dévaler le boulevard sur une trottinette, une femme presque mûre habillée comme dans un film des années 1970, grand chapeau blanc, un côté bohème en plus, avec un décolleté abyssal sur des seins énormes, tellement gros qu’en la voyant, je me suis demandé comment elle pouvait seulement marcher sans se briser le dos, en la croisant, il m’a semblé qu’elle me regardait et que sa bouche rouge et vive me disait en remuant très légèrement très lentement : tu as vu mes seins, ils sont énormes, mes seins, tous les hommes regardent mes énormes seins, tu voudrais plonger ta tête dans mes seins, ou quelque chose comme ça, et moi, j’ai simplement haussé les épaules, et je suis rentré dans la grande librairie du boulevard Saint-Michel. En passant devant la table où étaient disposés les livres de la rentrée littéraire, j’ai eu le réflexe de me signer en croix ou de prononcer une prière, quelque parole qui me protège, quelque parole qui dirait : arrête de mentir, arrête de mentir, arrête de mentir, mais je ne sais pas si Dieu existe et je ne sais pas si je croirais en lui si je savais qu’il existe, aussi ai-je simplement baissé les yeux pour ne pas voir, il m’a semblé que c’était plus simple, que c’était comme ça qu’il fallait faire quand on est confronté à quelque chose qu’on ne supporte pas, j’ai passé mon chemin jusqu’au rayon où sont rangés les livres de Robert Bolaño et, après avoir regardé lesquels étaient disponibles, j’ai pris Étoile distante, que je lirai quand j’aurai fini de lire 2666, c’est ce que je me suis dit, ensuite je suis descendu aux caisses, j’ai payé à une caisse automatique, et je suis sorti de là avec mon livre à la main. En rentrant chez moi, à l’angle de la rue de Vaugirard et de la rue de Tournon, j’ai vu mon reflet dans la vitrine d’une banque, je crois que c’est une banque qui se trouve là, je me suis trouvé trop gros, j’ai pensé qu’il faudrait que j’aille courir encore, et puis j’ai vu un père prendre ses enfants en photo devant le mètre étalon, sur le moment, je n’ai même pas trouvé la scène touchante, maintenant peut-être un peu plus, ils devaient tous les trois mesurer autour d’un mètre, plus ou moins en fonction de leur âge, et j’ai continué jusqu’à chez moi, sans penser à rien, enfin je crois. Ou plutôt : que je ne sais pas, en passant le pas de la porte, je ne sais pas comment on fait pour vivre, qu’en lisant, on apprend peut-être ce que c’est la littérature, ce qui peut toujours intéresser quelqu’un, mais comment vivre au milieu des cadavres qui sont nos prochains ou au milieu des prochains que sont nos cadavres, on ne le sait pas mieux. Ce qu’il faudrait faire pour vivre une vie meilleure, je ne dis même pas bonne, simplement meilleure, je ne le sais pas. Parfois, en marchant, le plus étrange, c’est que précisément rien n’est étrange, mais parfaitement banal, ordinaire, tout comme les cadavres qui s’accumulent dans « La partie des crimes » finissent par devenir banals, au moment où il semble qu’on pourrait avoir la nausée, que ce ne serait pas une réaction disproportionnée à la lecture, il n’y a que le besoin de sortir, de courir, de marcher, de faire quelque chose, comme voir que les choses, les gens, les prochains que nous sommes, sont banals, ordinaires, et que c’est peut-être par cela qu’il faut commencer, par cette masse ordinaire et banale qui, si tu la regardes, si tu prêtes attention à elle, si tu l’écoutes, peut se mettre à parler, et te dire : pauvre débile, arrête de mentir, baise mes seins, arrête de mentir, lis, fais quelque chose. Si j’écoute, ce n’est pas pour autant que je peux répondre, mais il est possible que cette masse ordinaire et banale, bien qu’elle ne se transforme pas en autre chose qu’elle-même, bien qu’elle ne change pas, je puisse la voir et l’écouter comme elle est : comme une masse informe qui n’a pas le moindre sens, pas la moindre raison d’être, qui est là, simplement là, et, comme il n’y a pas d’autre personnage que cette masse informe à l’intérieur de laquelle nous vivons, à l’intérieur de laquelle nous ne sommes que des événements, il est possible que le roman dise quelque chose comme ça : fais quelque chose, tu n’en sortiras pas, mais tu peux commencer par vivre mieux, à défaut de bien, commence déjà par mieux.

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