Archives de Tag: sens

Journal de Paris (12.3.16)

Depuis quelques jours, je lis des « polars » : Raymond Chandler, Dashiell Hammett. J’ai lu Le grand sommeil dans la traduction de Boris Vian, qui a sans doute bien des lacunes, mais qui est cohérente et efficace pour ce genre de littérature. Et puis, j’ai commencé Le faucon maltais, où je lis dès le premier paragraphe cette phrase : « Il présentait l’image plaisante d’un satan aux cheveux clairs. » Pour diverses raisons, cette phrase retient mon attention (je crois que c’est l’incarnation de Satan en Sam Spade qui m’attire), mais elle me semble aussi bizarre. Qui diable écrirait « il présentait l’image » ? Je cherche la version originale et je lis ceci : « He looked rather pleasantly like a blond Satan. » — ce qui, il faut bien l’admettre, n’a pas grand-chose à voir. Superficiellement oui, en effet, c’est la même chose, à peu près la même idée, mais on ne retrouve pas en français la sécheresse et la simplicité de l’expression américaine : qu’un blond devienne « aux cheveux clairs » passe encore (même si on peut se demander pourquoi), mais que « look » se travestisse en « présenter l’image », c’est tout simplement impossible. J’ai l’impression que les traducteurs ont traduit le texte comme si c’était celui d’un chef-d’œuvre, et donc en s’inclinant avec une certaine forme de religiosité devant les phrases et ont cherché par tous les moyens des expressions énormes là où c’était la simplicité qui devait s’imposer. Comme écrire, par exemple, « C’était un Satan blond plutôt agréable à regarder. »

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Le néant est toujours à venir. Il faut que le néant advienne. Il faut que je devienne le néant.

Mais si je dis, comme il me semble que je suis enclin à le faire, que la vie est une puissance de néant, cela a-t-il encore un sens ? Un sens de donner une valeur positive au néant, qui n’est pas annulation, annihilation, mais positivité, affirmation, invention. L’idée que le désir de vie pourrait être un désir de néant, un désir de néant à venir, de ce qui n’est ni n’existe encore, n’est-elle pas à la frontière du sens et du non-sens ? — Comment pourrais-tu y voir clair en ce qui concerne le sens de la vie sinon en parcourant la frontière étique qui sépare le sens du non-sens ?

(NdlCR, 51-52)

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Journal de Paris (29.2.16)

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« Wie man wird » — sans objet, sans moi non plus, la vie qui devient.

Devenir est le verbe de la vie. — Vraiment ? Un peu comme si l’on disait qu’être est le verbe de la mort. Et que l’ontologie est une nécrologie.

Cela aurait-il un sens de déclarer, par exemple, que la littérature est la métaphysique de la vie, qu’elle ne cherche pas toutefois à en découvrir le sens ultime — parce qu’il n’existe pas —, mais à lui inventer toujours plus de significations, dans l’espoir qu’un jour peut-être, nous parvenions à vivre mieux ? Et c’est d’ailleurs ce qu’en effet, il faudrait exiger puisqu’une métaphysique sans espoir est vide. — Vivre mieux n’est pas un impératif collectif (comme le bonheur), mais un souhait individuel.

(NdlCR, 21-23)

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Journal de Paris (28.2.16)

En mon for intérieur, j’ai passé une partie de la matinée à examiner une idée qui me semble inavouable publiquement. Elle exprime à sa façon passablement étriquée et égoïste le désir d’une morale qui, bien que cruelle, soit aussi plus juste vis-à-vis de soi-même dans la mesure où elle fait table rase des faux-semblants qui pourrissent l’existence en la recouvrant d’une pellicule toujours plus épaisse d’inutiles mensonges (inutiles parce que mensonges-là n’inventent rien, mais ne font que travestir les événements tout en prétendant les présenter tels qu’ils sont en réalité). Ensuite, j’en ai parlé à Nelly, et je ne crois pas que le souhait que j’ai exprimé (une sorte de plan sur la comète, si l’on veut) l’ait choqué ; — au contraire.

Marcel Duchamp à George Heard Hamilton : « [Dada] c’est l’esprit non-conformiste qui a existé dans chaque siècle, à chaque période depuis que l’homme existe. » (cité in Marc Dachy, Dada et dadaïsmes)

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Ce n’est pas que tu ne puisses pas représenter — dessiner, par exemple — la forme d’une vie, c’est que la vie elle-même est une figure, un dessin, un schéma, un tableau peut-être, une œuvre d’art parfois, une symphonie, une cantate, un poème, un roman ; — tout ce que tu veux. Mais la vie n’est pas un donné. Elle est là, mais pas comme quelque chose se trouve à portée de la main.

Ainsi le sens de la vie est presque redondant parce que la vie est un sens.

(NdlCR, 19-20)

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Journal de Paris (23.2.16)

Pas de nuit, ou presque.

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Qu’un sens humain puisse ne pas suffire à la vie humaine prouve-t-il la nature cosmique de l’être humain ou sa nature comique ?

Il y a une attitude qui consiste à ne prendre les fiction que pour des histoires, ce qu’elles sont sans y être complètement réductibles, et à en nier la dimension existentielle, comme si le sens vraiment n’était jamais que dans le réel, attitude qui, parfois, conduit à ne même pas envisager la fiction, à l’ignorer comme si elle n’existait pas — au sens littéral et au sens figuré. Et pourtant, si l’on reconnaît que la vie est création de valeurs, la fiction ne doit pas seulement jouer un rôle existentiel, elle doit jouer, à proprement parler, un rôle vital.

La vie se développe, se déploie et croît — en quelque sorte : la vie « vit » — dans la création de valeurs.

(NdlCR, 11-13)

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Versions, § 128. Vie d’Elizabeth Sotomayor (11)

« Tant que nous chercherons à répondre à des questions qui n’ont pas de sens, avait dit Elizabeth Sotomayor le regard vidé par la fatigue, parce que nous imaginons une structure a priori qui reste toujours à découvrir, ou une écriture écrite avant que quiconque ne l’ait écrite, ou bien autre chose encore, qui nous échappe, nous obtiendrons des réponses du même ordre — dépourvues de signification. Or, et c’est là que le bât blesse, nos vies s’en ressentent toujours, jusqu’à la destruction, même, parfois. »

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