Archives de Tag: style

Journal de Paris (3.2.16)

En lieu et place de style, trop souvent, les simagrées d’un mauvais écrivain qui cherche à attirer l’attention sur lui. (Naïveté du teenager en toi qu’il faut toujours s’efforcer de dépasser.)

Qui a dit que les rêves ne devenaient pas réalité ? Certainement pas ce monsieur d’un certain âge dont je me suis aperçu en le croisant tout à l’heure qu’il avait oublié de mettre son pantalon pour sortir. Un peu plus loin dans le caniveau, des pigeons étaient affairés à picorer le cadavre d’une souris ou d’un petit rat. Un peu plus loin encore, un orchestre de voitures de tourisme avec chauffeur a commencé son concert de klaxons. Ensuite, je suis allé acheter du chocolat à la grande épicerie de la rue de Sèvres.

À une mystique de la voix, préfère l’amour de la structure de la phrase ; son équilibre, son déséquilibre. Débarrasse-toi définitivement de la croyance en un style, multiplie les sources, les formes. Cherche toujours l’idée suivante, les yeux rivés sur ce tu n’as pas encore fait, n’existe pas. Oublie les origines et cherche de nouveaux destins, pas de la littérature en soi, mais des êtres qui peuplent les histoires que tu racontes. Considère en toute chose ce qu’elle rend possible.

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Journal de Paris (17.1.16)

L’idée selon laquelle un écrivain devrait avoir un style, une petite musique reconnaissable permettant au lecteur de se rassurer en remarquant que : « Ah oui, ça, c’est du N ! », est d’un ennui mortel, qui confine l’écriture à un processus d’identification (les papiers d’identité de l’écrivain). Comme bien souvent, c’est une conception essentialiste qui est à l’origine de cette idée, parce qu’on croit généralement que les choses peuvent être reconduites à une forme simple qui rend possible leur identification rapide, en un coup d’œil (« On sent tout de suite que c’est du N. »). Je crois que c’est l’abandon de cette croyance héritée qui a commencé, il y a quelques années, de me rendre Thomas Bernhard insupportable, illisible, par l’outrance de sa musicalité, son excessif désir d’être identifié par le rythme singulier de sa phrase infinie, toujours le même. Tandis que chez Roberto Bolaño, par exemple, si l’on peut reconnaître des thèmes récurrents, il me semble qu’il y a une grande diversité de styles (compare notamment Anvers, qui ressemble beaucoup à ses premiers poèmes comme Reinventar el amor, et La littérature nazie en Amérique, qui n’y ressemble pas du tout ; pense aussi au vertige polyphonique de la deuxième partie des Détectives sauvages). On pourrait invoquer différentes périodes pour justifier ces différences, mais ce me semble être une réponse insuffisante. Je crois, au contraire, qu’il y a une conception plastique du langage, pour laquelle le langage n’est pas une essence, pas une entité. Dans cette conception du langage non-hypostasié, le langage est ce qu’on en fait — pas d’ineffable possible dans cette conception parce que le langage n’est pas un pouvoir en soi, avec donc des limites, mais une sorte d’outil extrêmement élaboré, flexible et complexe, qui permet à celui qui s’en sert de réaliser un certain nombre de choses. Dès lors, on n’a pas à s’approprier le langage comme une chose extérieure (se faire « son son » comme dit Proust à Madame Straus, si mes souvenirs sont exacts), mais à inventer des formes qui peuvent être aussi variées que ton imagination le permet. Tu ne deviens pas écrivain en trouvant ton ton, comme s’il te fallait à tout prix devenir la caricature de toi-même, la contrefaçon de ta propre démarche, l’imitateur d’un son que tu as entendu une fois et qu’il te faudrait t’empresser d’immortaliser comme s’il existait indépendamment de toi, dans une sorte d’au-delà linguistique où vont les mots quand ils sont bien écrits. — D’ailleurs, pourquoi deviendrais-tu écrivain ? Écris si tu en as envie, comme tu en as envie. Le reste, c’est de la littérature.

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Versions, § 71. Fiction de la surdité.

J’ai toujours soupçonné la surdité d’Adolf Loos d’être un peu feinte, et de lui permettre surtout d’effectuer deux actions. La première, négative : ne pas écouter les conversations auxquelles il aurait dû prendre part. La seconde, positive : prendre des poses évocatrices et se promener avec un objet aussi original qu’un cornet acoustique. Ce n’est peut-être pas suffisant pour passer à la postérité, mais il me semble qu’il y a là les premiers éléments d’un style.

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