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Journal de Paris (12.3.16)

Depuis quelques jours, je lis des « polars » : Raymond Chandler, Dashiell Hammett. J’ai lu Le grand sommeil dans la traduction de Boris Vian, qui a sans doute bien des lacunes, mais qui est cohérente et efficace pour ce genre de littérature. Et puis, j’ai commencé Le faucon maltais, où je lis dès le premier paragraphe cette phrase : « Il présentait l’image plaisante d’un satan aux cheveux clairs. » Pour diverses raisons, cette phrase retient mon attention (je crois que c’est l’incarnation de Satan en Sam Spade qui m’attire), mais elle me semble aussi bizarre. Qui diable écrirait « il présentait l’image » ? Je cherche la version originale et je lis ceci : « He looked rather pleasantly like a blond Satan. » — ce qui, il faut bien l’admettre, n’a pas grand-chose à voir. Superficiellement oui, en effet, c’est la même chose, à peu près la même idée, mais on ne retrouve pas en français la sécheresse et la simplicité de l’expression américaine : qu’un blond devienne « aux cheveux clairs » passe encore (même si on peut se demander pourquoi), mais que « look » se travestisse en « présenter l’image », c’est tout simplement impossible. J’ai l’impression que les traducteurs ont traduit le texte comme si c’était celui d’un chef-d’œuvre, et donc en s’inclinant avec une certaine forme de religiosité devant les phrases et ont cherché par tous les moyens des expressions énormes là où c’était la simplicité qui devait s’imposer. Comme écrire, par exemple, « C’était un Satan blond plutôt agréable à regarder. »

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Le néant est toujours à venir. Il faut que le néant advienne. Il faut que je devienne le néant.

Mais si je dis, comme il me semble que je suis enclin à le faire, que la vie est une puissance de néant, cela a-t-il encore un sens ? Un sens de donner une valeur positive au néant, qui n’est pas annulation, annihilation, mais positivité, affirmation, invention. L’idée que le désir de vie pourrait être un désir de néant, un désir de néant à venir, de ce qui n’est ni n’existe encore, n’est-elle pas à la frontière du sens et du non-sens ? — Comment pourrais-tu y voir clair en ce qui concerne le sens de la vie sinon en parcourant la frontière étique qui sépare le sens du non-sens ?

(NdlCR, 51-52)

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Ojos viejos (note pour un traducteur)

Cuentos completos

Note pour un traducteur. — Depuis quelques jours, je lis les Ficciones de Jorge Luis Borges. Je ne dis pas que je lis les Ficciones par affectation ou par snobisme, comme si je préférais dire Ficciones plutôt que Fictions. Je pourrais, mais non. Non, je les lis en espagnol, d’où donc Ficciones. Quand je dis que je les lis, il vaudrait mieux dire, de fait, que je les déchiffre. C’est une lecture lente, sinueuse, plus ou moins patiente, plus ou moins continue, une lecture active, en tout cas, oui, c’est sûr. Voici comment je procède : j’ai devant moi le volume des Cuentos completos et puis celui des Œuvres complètes dans la Pléiade, tome 1, en l’occurrence, et puis un petit dictionnaire Hachette Collins, et puis de multiples dictionnaires sur internet, et puis un répertoire A-Z que je remplis des mots, des verbes, des adverbes, d’adjectifs et des tutti quanti que je ne connais pas. Quand je lis, je lis. C’est-à-dire : à haute voix. Et je note ce que je ne comprends pas. Et j’avance, je bafouille, oui, c’est sûr que je bafouille, mais j’avance. Et je reviens et je regarde. Et je m’interroge. Aujourd’hui (c’est de l’interrogation qui vient que je me souviens), je me suis interrogé (sinon, por supuesto, je n’écrirais pas ce que j’écris en ce moment). Les jours précédents aussi, mais aujourd’hui surtout, à un certain moment quand quelque chose n’allait pas dans ce que je lisais. Je lisais l’espagnol et, à un moment, dans « Las ruinas circularias », il disait « ojos viejos ». Sachant ou devinant à peu près ce que ça veut dire, ojos viejos, je n’ai jeté qu’un coup d’œil rapide dans le volume de la Pléiade. Tout allait bien, quoi. Sauf que non. Là où Borges avait écrit « ojos viejos », le traducteur surchargeait des « yeux pleins d’âge ». Et moi de me demander : comment peut-on oser traduire « viejos ojos » par « yeux pleins d’âge » ? Et d’ajouter, un peu plus tard, à présent que j’écris : faut-il y voir une forme de cécité — ce qui serait un comble — ou d’indifférence poétique ?
Il est vrai que des « yeux pleins d’âge » rendent les ojos viejos, c’est-à-dire tristes et sans vie. Mais il y a pourtant une version simple, littérale surtout  — « yeux vieux » — qui fait entendre du conte ce qu’il a à dire. Parce qu’un conte — ou, si l’on veut, un texte, pour une plus grande généralité — n’est pas un mystère, mais une masse sémantique qu’il faut appréhender. Il n’y a pas quelque chose de caché derrière les mots qu’il faudrait découvrir. Il y a des phrases et c’est tout le monde qui s’offre. Or, c’est ce que je me demande : quand la masse sémantique du conte s’offre ainsi dans une sorte de translittéralité qui permet de la saisir et de la comprendre, pourquoi prendre ses distances ? « Yeux vieux » et « ojos viejos », n’est-ce pas singulièrement la même chose ? Et que, d’une langue à l’autre, une chose puisse être la même chose qu’une autre chose, n’est-ce pas aussi une chance ? Une chance de faire entendre la circulation des langues, la circulation des suds latins, des formes de vies qui ne se répètent pas, mais se répondent.
Moi, je sais ce qu’on pourrait me répondre : que mon année passée au cours du soir de la mairie de Paris à étudier l’espagnol A1 (il faut bien commencer quelque part et j’ai commencé par le début) ne fait pas de moi ce qu’on pourrait exactement appeler un expert. Certes, oui. L’argument est imparable. Mais la langue s’entend, ou du moins faut-il l’entendre, faut-il s’efforcer à l’entendre. Allitération de la littéralité, ce pourrait presque être un mot d’ordre, un slogan, un mode de vie, même. Allitération de la littéralité, en tout cas, moi, c’est ce que j’entends. Pour moi, les « ojos viejos » ne seront jamais des « yeux pleins d’âge », mais simplement des « yeux vieux », ou à la rigueur des « vieux yeux », c’est-à-dire qu’ils seront des yeux que je peux voir dans le miroir en me regardant le matin ou le soir dedans parce que, tous les matins ou tous les soirs, quand je me regarde dans le miroir, mes yeux ne sont pas un peu plus pleins d’âge, mais vraiment un peu plus vieux. C’est vrai. C’est vrai, c’est une beauté de poète, c’est une beauté allitérale, mais il faut savoir ce que l’on veut : vieillir en devenant plein d’âge ou vieillir en se regardant dans les yeux. Les yeux pleins d’âge sont des choses, les vieux yeux un évènement parce que, quand même mes yeux ne seraient pas gonflés par l’âge, ils vieillissent. Il y a des matins, si je n’avais ni paupières ni cernes, mes yeux seraient jeunes, mais vides, jamais. Il y a des soirs, aussi.
C’est peut-être cela la différence entre la littérature et la littérature : il y a un moment quand il faut se rendre à la littéralité. Non parce qu’elle nous rendrait à l’essence de la littérature, non parce qu’elle nous permettrait d’échapper à l’ineffable (ce à quoi, je crois, il faut échapper, mais c’est une question légèrement différente), mais parce qu’elle nous rassure. Et puis surtout, il n’y a que ça, au final  — « ojos viejos » = « yeux vieux » — pour te faire croire qu’il y a une raison de vivre. Si des « ojos viejos » sont des « yeux vieux » et pas autre chose, alors il est peut-être encore un peu trop tôt pour mourir. Et tant qu’il y aura quelqu’un pour dire que des « ojos viejos » sont des « yeux vieux » et tant qu’il y aura quelqu’un pour dire inversement, et tant qu’il y aura quelqu’un pour écrire inversement, il y aura une raison de vivre. Tu auras une raison de te lever le matin et de constater que, oui, tes yeux sont encore un peu plus vieux, mais qu’ils ne sont pas pleins d’âge parce que tu es encore en vie. La différence est mince, certes. Elle est surtout poétique, je crois. À toi de choisir.

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Histoire d’Alain-Pierre de Bernis-Stein

L’histoire qui suit veut qu’au début du vingtième-et-unième siècle, Alain-Pierre de Bernis-Stein fût un traducteur de renommée internationale. Son don pour les langues, tant celles qu’il avait apprises dès son plus jeune âge que celles avec lesquelles il n’avait eu de cesse de se familiariser pour se les approprier littéralement, avait fait de lui l’un des traducteurs les mieux reconnus et les plus demandés de la place de Paris. Il avait traduit les plus grands poètes, revisité les historiens antiques, défriché des pans entiers des littératures mineures, découvert des écrivains de plus de vingt ans ses cadets, éclairé de ses géniales intuitions les textes des plus profonds penseurs. Au moment où cette histoire se déroule, il avait déjà publié les deux premiers volumes de son Histoire et théorie de la traduction littéraire, vaste déconstruction de la tradition traductrice et entreprise de fondation d’une nouvelle approche du commerce plurilinguistique, et travaillait désormais, dès que son calendrier lui en laissait le temps, aux tomes suivants.
Bref, il comptait, comme on dit, et on pouvait compter sur lui. En effet, malgré ses nombreux engagements, Bernis-Stein ne rendait jamais ses manuscrits en retard. Telle était sa réputation, et il mettait un point d’honneur à ne pas la faire mentir.
Ce que le grand public ne savait pas, pas plus d’ailleurs que ses confrères du monde de l’édition auxquels il se gardait bien de s’ouvrir, c’est que Bernis-Stein souffrait. En secret, peut-être, mais il souffrait tout de même. Ce n’était pas une souffrance mentale. Non. La souffrance de Bernis-Stein était bien physique. Quoiqu’on n’y songe pas spontanément lorsqu’on essaie de se représenter le travail d’un traducteur — et, plus largement, cette histoire ne craint pas de le dire, celui de tout homme de lettres —, celui-ci implique que l’on passe le plus clair de son temps assis. Ainsi, Bernis-Stein souffrait-il du séant. Les années passées à travailler l’avaient abîmé. Et si, du point de vue intellectuel, il était encore aussi vif et alerte qu’au sortir de l’École, l’autre face de son anatomie, quant à elle, ne se portait plus aussi bien.
Bernis-Stein avait tout essayé pour résoudre ce problème qui, avec le temps, ne cessait d’empirer. Il avait notamment essayé d’écrire allongé sur le ventre, mais ses coudes étant alors appuyés sur son lit ou bien même parfois à même le sol, il ne pouvait pas travailler aussi rapidement qu’à son habitude. Il risquait de nuire à sa réputation ce que, comme cette histoire nous a déjà permis de la découvrir, pour rien au monde, il n’aurait pu accepter. Il avait aussi tenté de travailler debout mais, comme l’on s’en doute, l’épuisement le gagnait trop tôt, et de plus en plus, et de plus en plus tôt, si bien qu’il ne parvenait plus à écrire aussi bien qu’avant, avec la même conséquence fâcheuse que celle énoncée ci-avant. Même s’il ne l’aurait sans doute pas formulé ainsi, on pouvait dire que la situation était préoccupante.
S’il n’avait jamais aimé pas les médecins — il pensait, en effet, qu’ils formaient une confrérie de charlatans cooptés qui ne savent pas de quoi ils parlent, remarque qui, si elle n’est peut-être pas totalement infondée, pourrait toutefois être appliquée aux traducteurs eux-mêmes, c’est du moins ce que n’hésite pas à suggérer un certain médecin de mes collègues —, Bernis-Stein accepta tout de même d’en rencontrer un. C’est ainsi qu’il vint me voir à mon cabinet. Je ne le connaissais pas, et les faits concernant sa réputation que j’ai mentionnés rapidement, je les tiens d’un médecin de mes collègues, qui me les a rapportés, ainsi que sa propre remarque à propos des traducteurs (je suppose qu’en cela, il se fiait au jeu de mots qui associe, en italien, celui qui traduit à celui qui trahit, mais je n’ai pas le loisir, ici, de m’étendre sur la pertinence éventuelle de cette association paronymique).
La première fois que je vis Bernis-Stein, je ne l’auscultai pas. Ayant été averti de sa réputation, je ne voulus pas l’embarrasser, ou le mettre dans de mauvaises dispositions, ce qui n’aurait fait, j’en étais certain, qu’aggraver son état. Nous parlâmes un court moment de ses problèmes de fondement, puis des problèmes de la traduction, et je lui conseillai finalement de prendre quelques jours de congés : il pourrait séjourner dans une station balnéaire, par exemple, où les bains qu’il prendrait, à condition bien sûr de passer le moins de temps possible assis, lui feraient le plus grand bien. S’il parut tout d’abord réticent, après avoir consulté son agenda, où il sembla constater qu’il était en avance sur les dates de remise de ses divers manuscrits en cours, il finit pas accepter. Nous nous serrâmes chaleureusement la main quand je lui dis qu’il ne me devait rien (après tout, dis-je, je n’avais rien fait d’autre que lui donner un conseil que, s’il s’était ouvert à tel ou tel de ses collègues, ils n’auraient pas manquer de lui donner eux-mêmes, de plus, je n’avais pas vu le temps passer), et je n’entendis plus parler de lui pendant quelques jours.
Quelques jours plus tard, cependant, en arrivant au cabinet, je reçus un appel d’un Bernis-Stein hors de lui. Il venait, me dit-il, de se remettre au travail et les douleurs l’avaient repris instantanément. Elles étaient bien plus aigues qu’avant de me rendre visite et il se trouvait tout simplement hors d’état d’écrire. Or, à présent, le temps pressait, je n’étais qu’un charlatan, etc. Furieux, il devint injurieux. Je tentais d’apaiser le cours de la conversation en lui disant que, contrairement à mes habitudes, j’étais tout à fait disposé à lui rendre visite chez lui immédiatement. Il accepta. En m’attendant, je lui conseillais de ne rien faire, de simplement rester debout, appuyé s’il le voulait, par exemple, comme il faisait grand beau, au rebord de sa fenêtre, je ne serais pas long. Je me saisis de ma trousse d’urgence, dont je ne m’étais pas servie depuis bien longtemps, n’ayant rien d’un médecin itinérant, et je me mis en route.
Quelques minutes plus tard, je sonnai à sa porte. Son épouse m’ouvrit. Fort aimable, elle commença par me prier de bien vouloir excuser les propos injurieux de son mari — je lui répondis que cela ne faisait rien, du tout, pas le moins du monde, je comprenais tout à fait la situation —, et me proposa ensuite, comme il faisait grand beau, il faisait aussi chaud, un rafraîchissement. Avant même d’avoir eu le temps de répondre, j’entendis un cri venant d’une pièce au fond du grand appartement que le couple occupait dans la rue du Cherche-Midi. Si je ne parvins pas à distinguer exactement les propos tenus par cette voix, je ne puis m’empêcher, en y pensant à présent que je rédige cette histoire, à une volaille. Madame de Bernis-Stein m’assura d’un sourire un peu gêné que la situation exigeait que nous oubliâmes le rafraîchissement, et elle me conduisit dans la pièce où se trouvait son mari.
C’était un vaste bureau qui semblait d’un autre siècle, des théories de livres empilés sans ordre apparent dans d’immenses bibliothèques à échelle. Seule trace de l’époque, un ordinateur portable, mais je fus interrompu dans ma description par un nouveau hurlement d’Alain-Pierre de Bernis-Stein, qui me demandait de me déplacer rapidement dans sa direction au lieu de flâner dans ses intérieurs. Je lui demandai de se calmer un peu, car il était évident qu’un tel état de nervosité — de stress, comme on dit en anglais, crus-je bon d’ajouter — n’améliorait en aucun cas son état. Il me regarda d’un air désemparé. Nous passâmes sur ce point de vocabulaire et, après un rapide examen général, il consentit sans un mot à enlever son pantalon ainsi que son sous-vêtement. Je l’examinai consciencieusement et, ne décelant rien d’anormal, ce que je ne manquais pas de lui dire, je lui prescris simplement un décontractant musculaire sans effets secondaires. Il ne m’adressait toujours pas la parole et, cependant que je rédigeais l’ordonnance, il appela son épouse pour qu’elle s’occupât de moi, lui, il n’en avait pas la moindre envie, lui dit-il. Je remis ainsi l’ordonnance à l’épouse en l’assurant que j’appellerais dans quelques jours afin de prendre des nouvelles du patient. À mon sens, ajoutai-je, la douleur devrait passer rapidement grâce aux décontractants musculaires ci-prescrits et, cela allait de soi, si le moindre signe d’aggravation de la situation postérieure se faisait sentir, qu’on m’appelât sans délai, je me rendrais sur-le-champ au domicile. Il faudrait prendre alors les mesures qui s’imposeraient, envisageant même à demi-mot l’éventualité d’une hospitalisation, sans toutefois être alarmant. Je saluai enfin courtoisement, avec un idiotisme autrichien que j’avais appris lors d’un séjour d’étude que j’avais fait dans ma jeunesse — un Auf Wiederschauen ! que je trouvais fort bien senti —, et fut raccompagné par un courant d’air frais.
Pris par mes rendez-vous quotidiens et mes cours à la Faculté, je ne pensais plus à cette histoire d’Alain-Pierre de Bernis-Stein pendant plusieurs jours jusqu’à ce qu’un soir, en rentrant chez moi, je ne tombe sur une pharmacie dans la vitrine de laquelle on pouvait admirer le derrière rougi d’un primate endolori, publicité mensongère qui vantait les mérites d’un remède prétendument révolutionnaire pour traiter les problèmes hémorroïdaires — or, les problèmes hémorroïdaires n’ont pas les mêmes causes chez les primates et chez les humains, même si les symptômes respectifs peuvent facilement laisser penser le contraire. Je songeai alors à mon traducteur de patient et décidai de lui passer sans plus attendre un coup de fil afin de prendre de ses nouvelles (naturellement bonnes puisque, j’en étais convaincu, la douleur aurait disparue, et surtout parce que je n’avais pas reçu d’appels ni de lui ni de sa compatissante épouse).
Ce fut son épouse qui me répondit. Après quelques sincères politesses tout à fait banales, je m’enquis de l’état de santé du grand traducteur. Elle me répondit sur un ton détaché : « Oh, je vous remercie. Tout va bien. À présent, il flotte dans l’air comme un nuage domestique. »

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Une révolution dans la manière de traduire (une remarque de Chateaubriand à propos de sa traduction du Paradis perdu de John Milton).

Me serait-il permis d’espérer que si mon essai n’est pas trop malheureux, il pourra amener quelque jour une révolution dans la manière de traduire ? Du temps d’Ablancourt les traductions s’appelaient de belles infidèles ; depuis ce temps-là on a vu beaucoup d’infidèles qui n’étaient pas toujours belles ; on en viendra peut-être à trouver que la fidélité, même quand la beauté lui manque, a son prix.

François-René de Chateaubriand, « Remarques » précédant sa traduction du Paradis perdu de John Milton.

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Versions, § 12. Circulations.

En laissant passer des phrases d’une langue vers une autre, on ne s’aperçoit souvent pas tout de suite que c’est d’hémisphère qu’on change, ce faisant. Et puis, en prenant le temps de laisser cette modification s’installer, et proliférer peut-être, on s’apercevra alors que c’est l’hémisphère où l’on se trouve qui se trouve transformé par cette intervention. Personne ne semble avoir bougé et tout semble pourtant modifié. Cette circulation, ce serait peut-être cela une (nouvelle) version ; — aussi bien qu’une version du monde.

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Versions, § 2. Histoire avec un traducteur.

Un soir que je dînais avec lui, un de mes amis, traducteur de renom, m’avoua qu’il avait traduit la quasi totalité du poème de Pier Paolo Pasolini, Le ceneri di Gramsci avant de s’apercevoir qu’il s’agissait en réalité d’un poème rimé. Il n’eut jamais la force de reprendre tout son ouvrage pour corriger son erreur. Le même soir, il me demanda de garder le silence à ce sujet ; ce qui est impossible, évidemment.

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De la littérature, et du reste

Il y a quelques jours — je ne sais plus exactement à quelle occasion —, je suis tombé sur un concept qui n’a pas manqué de m’étonner : celui de “traduction littéraire”. C’est vrai que je n’y avais pas pensé lorsque je traduisais Walkscapes, pas plus que je n’y pense en ce moment en traduisant un essai philosophique consacré à John Dewey, il y a une différence entre les traductions.
Ainsi (je propose cette reconstruction a posteriori à l’usage de ceux qui, comme moi, sont un peu gênés par l’existence d’une catégorie aussi spéciale), il y aurait plusieurs espèces du genre traduction : la traduction technique (celle qui consiste à traduire des modes d’emploi, p. ex. ; nous avons ici affaire à de simples ouvriers de la traduction) ; la traduction d’essais (celle qui consiste à traduire ces ouvrages qui ne sont pas des romans, nous avons affaire ici à des gens invisibles et relativement peu intéressants et ce, d’autant moins que les livres qu’ils traduisent ne se vendront de toute façon pas) ; et enfin, la traduction littéraire (celle-ci est la seule traduction authentique, puisqu’elle consiste généralement en la traduction de romans, et les traducteurs qui traduisent littérairement sont d’authentiques traducteurs, quasiment les égaux de ces créateurs que sont les romanciers).
C’est vrai que nous n’aimons pas particulièrement, en France, la confusion des genres. En revanche, et c’est une conséquence de ce qui précède, à moins que ce n’en soit la cause, nous aimons les genres. Je suis fasciné lorsque je considère les listes de lecture qu’on trouve un peu partout, de constater l’absence quasiment totale de livres qui ne qui n’appartiennent pas au genre “Roman”. Pas d’essais, pas de poésie (ou si peu), pas de nouvelles (ou trop peu), pas de contes.
Ce à quoi je ne pense pas spontanément, moi, en traduisant, c’est qu’il y a non seulement des différences entre les genres littéraires, mais aussi entre les genres de traduction. Et ainsi que, si n’importe qui peut à la rigueur être traducteur, n’importe qui ne peut pas être traducteur littéraire. En vérité, celui-là qui traduit des romans, ou des œuvres dites “littéraires”, celui-là seul sera effectivement traducteur, ou “traducteur littéraire”.
Faudrait-il aussi fonder une association parallèle (je me souviens, à présent, à quelle occasion, j’ai rencontré ce terme) ? Que nous nommerions ainsi : l’Association des Traducteurs Illitéraires de France ou d’Ailleurs (l’ATIFA). Pourquoi pas ?
Je voudrais citer un auteur sur lequel je travaille en ce moment et qui s’avère passionnant au moins pour cette raison qu’il nous oblige à voir les choses sous un autre angle, non seulement la philosophie, mais sans doute nos activités dans leur ensemble. C’est intéressant au moins en cela que ce qu’il écrit nous oblige (non par la force, mais parce que ce qu’il dit est convaincant) à penser différemment, et à abandonner nos habitudes de pensée un peu trop commodes, pour les reconfigurer (ce qui ne va pas, à l’occasion, sans certaines crampes mentales — mais certaines, il faut le croire, nous font du bien).
Je cite un passage qui se trouve à la fin d’Expérience and Nature, dans le dernier chapitre intitulé “Existence, valeur et critique” — non sans rappeler auparavant que ce livre a été publié pour la première fois en 1925 :

Le discours philosophique prend part aussi bien au discours scientifique qu’au discours littéraire. Comme la littérature, il propose un commentaire sur la nature et la vie en vue d’une appréciation plus intense et plus juste des significations accompagnant l’existence. Sa fonction de répertorier et de consigner n’a pas un sens différent de celui qu’on trouve dans le théâtre et la poésie. Son but premier est de clarifier, de libérer et d’augmenter les biens inhérents aux fonctions naturellement engendrées de l’expérience. Il ne justifie en rien la création d’un nouveau monde de “réalités”, pas plus qu’il ne nous autorise à penser que l’on perce ainsi les secrets de l’Être dissimulé au sens commun et à la science. Il ne possède aucune réserve d’informations ni aucun corps de connaissance en propre. Si ses prétentions à rivaliser avec la science ne le rendent pas tout à fait ridicule, c’est seulement en vertu du fait qu’un philosophe est aussi un être humain, un homme de science prophétique. Sa tâche est d’accepter et d’utiliser en vue d’un but les meilleures connaissance disponibles de son époque et de son pays. Et ce but n’est rien d’autre que la critique des croyances, des institutions, des coutumes et des politiques en fonction de leur portée sur les biens. Cela ne veut pas dire leur portée sur le bien, comme s’il s’agissait de quelque chose qui est atteint et formulé par la philosophie. Car, la philosophie ne dispose pas d’un stock de connaissances ou d’une méthode pour atteindre la vérité qui soient spécifiques. De même qu’elle accepte la connaissance des faits et des principes atteints et formulés par ceux qui sont compétents à l’enquête et à la découverte, elle accepte aussi les biens qui se diffusent dans l’expérience humaine. Aucune autorité révélée, mosaïque ou paulinienne, ne lui est conférée. Mais elle possède l’autorité de l’intelligence et celle de la critique des biens communs et naturels.

(Expérience et nature, traduction Joëlle Zask, p. 368-369)

Je ne commenterai pas de ce passage — il est suffisamment long et suffisamment clair —, mais peut-être gagnerions-nous à voir les choses de manière moins cloisonnée, moins compartimentée, parce qu’en procédant comme nous le faisons, nous ne faisons qu’une seule chose : appauvrir notre expérience.

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